X
Je glisse la carte
dans la poche de mon jean et descends quatre à quatre l’escalier en colimaçon
dont le bois usé craque sous mes semelles.
J’ai repéré à quelques
pâtés d’immeubles, une grande surface spécialisée dans le bricolage. Je devrais
y trouver tout ce dont j’ai besoin.
Le magasine se
trouve en sous-sol, éclairage cru, pas de fioritures dans la présentation des
articles : ça sent l’environnement viril du mâle bricoleur, celui qui
n’ignore rien du cruciforme, du compresseur, du couple moteur des perceuses.
Ici, c’est l’antre de « ceux qui savent », qui appelle les choses par
leur nom : ils disent une latte ou une baguette quand vous, vous parlez de
bouts de bois. Le genre d’endroit où les vendeurs se moquent ouvertement de
vous quand ils on repéré que vous étiez novice dans le domaine, où l’on croise
des types mal fagotés, en bleu de travail ou en jeans poussiéreux, qui sentent
le plâtre, la sueur et le white spirit. On les reconnaît facilement car ils n’hésitent pas, se
déplacent dans les rayons d’un pas décidé. Ils savent où trouver ce dont ils
ont besoin, pas leur genre de demander à un vendeur, d’ailleurs ils se connaissent,
entre spécialistes, on s’échange des conseils, on fait part des nouveautés. On
repère les intrus.
Moi, je ne sais
même pas ce que je suis venu chercher. Des idées, je crois, pour transformer
moins de 20 mètres carrés gris et tristes en un endroit sympa qui me ressemble.
Pas question, bien sûr de m’adresser à un conseiller, le type trop content me
refourguerait sans peine la parfaite panoplie du petit bricoleur du dimanche,
surnommé aussi »le pigeon ».
Alors, je tourne
pendant près d’une heure dans les rayons, repassant plusieurs fois devant les
mêmes sachets de vis, clous et outils divers et variés. Je ressors avec une
étagère en pin, bon marché, que j’ai décidé de repeindre dès qu’elle sera
montée. Une fois chez moi, je me rends compte que je n’ai ni marteau ni
tournevis pour l’assembler.
Je suis quitte pour
une nouvelle visite dans l’enfer de la bricole, mais je laisse ça pour demain, pour le moment j’ai à peine le
temps de manger un morceau et filer au bureau.
De nouveau dans le
métro, de nouveau le même trajet. Je suis capable à présent de le faire les
yeux fermés. A défaut, je lis. Je me repère au bruit des portes pour les
arrêts, parfois même à l’odeur qui change selon les stations. On a beau
s’enfuir aussi loin que possible, la routine nous rattrape toujours.
J’arrive au bureau,
au moment de franchir la porte, je sens mon cœur s’emballer sans raison. Ou
plutôt si, je connais la raison : Emma. La perspective de le voir me fait
paniquer. Je ralentis mon allure, prends de grandes inspirations, j’essaye de
me calmer, de me raisonner. Je me lance et entre dans la vaste pièce. Emma est
là à sa place, les yeux sur son écran d’ordinateur. Je m’installe en face
d’elle après avoir salué les autres. J’ai réussi à éviter tout contact avec
eux. Pas de poignées de mains, pas de bises obligatoires chaque matin.
J’ai toujours eu horreur de ces rituels, on pose la joue contre celle de
l’autre, on émet un bruit qui ne ressemble à rien, les plus hardis posent une
main sur l’épaule, on se dit « ça va ? » sans écouter la réponse,
parce qu’on s’en fout.
Ici, on se contente
d’un simple bonjour, et ça me ça amplement.
Je m’assied donc en
face d’Emma, allume mon pc, je jette un coup d’œil au listing posé sur mon
bureau, histoire de découvrir le thème du jour de nos interrogatoires
téléphoniques. En réalité, je ne vois rien, je suis incapable de me concentrer.
Emma a répondu comme d’habitude à mon salut, ni plus,ni moins. Un petit
sourire, un petit mouvement de la tête et c’est tout. Qu’est-ce que j’attendais ?
Je ne sais pas, quelque chose de différent sans doute, un petit détail qui
aurait montré que la soirée de la veille avait spéciale pour elle aussi. Je ne
peux pas m’empêcher d’être déçu. J’ouvre mon tiroir pour y prendre un crayon.
Posé sur celui-ci, je découvre un post it collé, sur lequel une écriture ronde
me dit : » Merci pour hier, tu fais quoi ce midi ? E.».
Je relève la tête
et voit Emma qui me sourit et me gratifie d’un clin d’œil discret mais
terriblement efficace. Je me sens bêtement rougir. Mon premier réflexe est de
vérifier que personne ne m’a vu ainsi, puis je prends le post-it et note
dessus : » Je déjeune avec toi… ».
La surprise causée
par son message m’évite de réfléchir à ce que je suis en train de faire. Je me
lève de mon siège, me penche un peu vers le bureau d’Emma et pose le carré de
papier jaune sur son écran. Sourire. Quelques secondes plus tard, le post-it fait
un dernier voyage, porteur du message: »ça marche… ».
Nous échangeons un
dernier sourire, un dernier regard peut-être un peu plus soutenu que les
autres, et puis chacun revient à son listing et sa liste de numéros de téléphone.
Le thème du jour
porte sur les produits laitiers, les prix, les goûts, la fréquence de consommation.
J’ai parfois du mal à saisir la finalité de toutes ces questions, qu’est ce qu’on
peut bien faire de toutes ces réponses ? J’imagine assez mal les
conclusions que l’on peut tirer de la quantité de yaourt absorbée
par un ménage en un
mois, à part peut être augmenter la production de fraises et booster les vaches
dans les laiteries…
La matinée passe donc ainsi, entre fromage et dessert. Jef passe me voir, me demande si je suis d’accord pour l’invitation du soir. Je me vois mal refuser l’invitation de mon patron, ami, logeur. Et puis je me demande ce qu’elle cache, qu’ont-ils donc à me dire qui ne puisse l’être au bureau. Jef est satisfait de ma réponse et le manifeste d’une main qui me broie l’omoplate et d’un « on t’attend dès que tu as fini ici alors ! » que tout le monde présent peut entendre. Dès qu’il part, je sens le regard des autres sur moi, je peux les entendre penser « Ok, c’est son pote, mais c’est pas une raison pour nous le faire sentir à la moindre occasion… ».
IX
A mon tour je
descends dans le métro. Je ne sais dans quelle direction est partie Emma,
j'enfile les couloir sans m'en rendre compte. Je me passe et repasse en boucle
les dernières minutes de la soirée. Emma qui revient en courant pour déposer un
baiser sur ma joue. On dirait une mauvaise scène dans un mauvais téléfilm. Je
peux sentir encore le contact de ses lèvres sur ma peau. C'est bizarre et bon à
la fois. Je m'assieds dans la rame qui vient d'arriver, j'essaye de faire attention
aux stations qui défilent, mais je n'y arrive pas, je suis resté ailleurs, sur
un bout de trottoir de banlieue.
J'arrive chez moi
sans trop savoir comment, une fois dans mon cagibi, sans même prendre le temps
d'allumer la lumière, je m'allonge, je ferme les yeux. Je n'ai pas l'intention
de dormir, je veux juste me souvenir.
Je sais que ce
n'est rien de plus qu'un insignifiant baiser sur la joue et pourtant je m'y
accroche, comme je m'accroche à tout le reste: ses mots, ses regards, ses
gestes.
Ce ne sont que
quelques brindilles que je tiens au creux de la main mais qui me paraissent si
précieuses pourtant. Je me sens à la fois triste et heureux, euphorique et
abattu.
Les heures
défilent, les premières lueurs du jour se laissent deviner. Je n'ai pas fermé
l'oeil et pourtant je ne suis pas fatigué. Je prépare du café, ouvre les
placards à la recherche de quelque chose à grignoter. Je ne suis pas encore
très au point sur ce plan, aussi je ne trouve rien à me mettre sous la dent.
Je m'installe
devant la fenêtre, j'ai l'impression d'avoir rêvé les dernières heures, que
rien n'est vrai, que je vais me réveiller et tomber de haut. Je ne sais pas ce
que je dois faire quand cet après-midi, je reverrai Emma au bureau. Feindre qu’il
ne s’est rien passé? Évoquer à mots couverts la soirée d'hier?
Stop! Je me calme.
Je ne vais rien dire. Après tout, il s’agit juste d’un pot entre deux potes, même pas amis. Pas de quoi fouetter un
chat, ni en faire un plat. Si Emma en parle, ce sera très bien, sinon. Sinon,
rien. Voilà tout.
Mes vieux démons me
reviennent, moi qui me croyais devenir quelqu'un d'autre. Je pourrais tout de
même passer quelques heures avec une
fille sans imaginer tout de suite je ne sais quelle histoire.
Il faudrait que je
bouge pour arrêter de penser à tout ça. M'occuper l'esprit de n'importe quoi
pour ne pas s'aventurer dans des zones
que je connais déjà pour les avoir trop fréquentées.
Je regarde autour
de moi dans la chambre. J'ai juste déposé mes sacs, quelques vêtements
éparpillés attestent de ma présence ici, mais à part ça, je ne trouve rien qui me ressemble. Ou plutôt, si,
cette chambre me ressemble trop. Un désordre, rien de construit, rien de rangé,
rien de fini.
J'ai passé une
bonne partie du temps avec Louise à imaginer ce que je ferai sans elle.
Maintenant que je suis seul, je passe mes journées à rêver à ce que je ferais
si j'étais avec Emma. Entre les deux: rien. Le vide que je remplis de rêve, de
bulles de savon prêtes à crever au moindre clou qui dépasse. Suis je donc
incapable de vivre, tout simplement? Cette existence ne ressemble à rien, c'est
à peine une ébauche, un brouillon confus et illisible.
Je me sens mal,
tout à coup. Pas malade, non, mais mal. Comme si je me rendais compte que
j'allais droit dans le mur et que rien ne pourra me faire changer de
trajectoire.
Louise est un
mauvais souvenir, Emma est un joli rêve. Et moi je me perds entre les deux. Je
dois réagir, je dois être quelque chose. Je décide de commencer en mettant de l’ordre
dans cette pièce où je suis sensé vivre. J’attrape ma veste et sors pour aller
acheter à l’épicerie au coin de la rue, de quoi donner une nouvelle jeunesse à
cette chambre défraîchie. En refermant la porte, je trouve fixée dessus à l’aide
d’une punaise, une carte. Rédigé par une main féminine, toute en courbes et en
rondeurs, le petit mot m’invite à dîner le soir même avec mes propriétaires. Pour
souligner le côté officiel, l’épouse de Je a pris soin de signer de leur nom de
famille et nom de leurs prénom.
Je me demande ce qu’ils
peuvent me vouloir. Notre dernier tête à tête n’était pas des plus réussi ni
des plus convivial. Peut-être que Sonia désire me laisser une seconde chance de
me connaître ? Peu probable : elle ne m’a même pas laissé la
première.
VIII
Tu viens d'où exactement? Tu parles assez peu en fait. Mis à part que tu sois pote avec le boss, je ne sais pas grand-chose de toi. C’est sans doute parce qu’il n’y a pas grand-chose à dire. En fait, je viens d’arriver il y a quelques jours. Disons que je sors d’une période pas très marrante et Jef me donne un petit coup de main. Tu sors de prison ? Heu…non. Pourquoi, j’en ai l’air ? Non, pas vraiment. Remarque, à la réflexion, c’est un peu ça. Je viens de quitter une fille avec qui je vivais depuis pas mal d’année. Et c’est elle que tu compares à une prison ? Plutôt la vie avec elle. Emma me regarde, songeuse. Difficile de deviner ce qu’elle pense mon histoire. – Et c'est toi qui es parti? – Oui, c'est moi. Comme ça sur un coup de tête. Il était temps, je crois. – Et maintenant ? – Maintenant? C'est une autre prison, le gardien a changé, ce n'est plus la même cellule, les barreaux ne sont plus du même métal, mais ça reste une prison. Elle sourit. – Ça donne pas vraiment goût à la liberté ton histoire. Elle te manque à ce point? – Non, pas le moins du monde. C'est juste......., j'ai l'impression de m'enfermer dans une autre routine, les jours s'enchaînent, invariablement et je crois ne pas pouvoir y faire grand chose. C'est plutôt démoralisant à la longue. Désolé, c'est mon côté tristounet qui ressort. – T'en fais pas je suis pas bien gaie non plus. On a tous notre lot. « chacun porte sa croix » comme disait je sais plus qui. Elle rit. J'aime son rire, mais je suis incapable de lui dire. Ma vie serait sans doute différente si je savais dire ce genre de choses, ou même les choses, tout simplement. Pourquoi est ce donc si difficile? Je ne sais pas si c'est de la pudeur ou de la peur. Un peu des deux sans doute. Un drôle de mélange qui me coupe des autres. On me croit froid et distant, même méprisant parfois. Ce n'est qu'un masque. Hé, Ho ce n'est qu'un masque!! Je ne suis pas ce dont j'ai l'air, je vous jure, regardez-y de plus près. Emma a repris la parole. Elle me raconte son fils, le père de celui-ci, elle se raconte un peu. Elle ne se plaint pas, c'est plutôt comme un trop plein qu'elle évacue de cette façon. Elle lâche du lest pour se sentir plus légère. Peu importe que ce soit moi ou un autre qui l'écoute. Je comprends qu'il n'est pas nécessaire de lui répondre. Pas de conseil à lui donner, d'ailleurs je ne serais pas crédible dans ce rôle. Il n'y a qu'à tendre l'oreille, soutenir son regard, le reste elle s'en charge. C'est son histoire, elle la connaît par coeur, ça doit faire des dizaines de fois qu'elle se l'est mentalement racontée. Elle n'attendait que le moment propice pour ressortir tout ce qu'elle avait accumulé. Quand le serveur vient pour encaisser l'addition et nous faire remarquer qu'il est temps pour lui de fermer, il est près de 23 heures. Ni elle ni moi n'avons vu le temps filer. Emma se souvient soudain qu'elle a un fils qui l'attend chez sa voisine. Elle attrape sa veste et son sac et file vers la porte pendant que je règle l'addition. Quand je sors, elle m'attend sur le trottoir. – Désolée, je dois partir. – Pas de problème, allez dépêche -toi; – En plus, je t'invite et c'est toi qui paye. Je crois que tu n'accepteras plus mes invitations à l'avenir. – Qui sait? On verra bien la prochaine fois si je refuse. - D'accord, on verra ça. Bon, ben à demain? – À demain. Emma part vers la station de métro toute proche quand elle semble se raviser. Elle fait demi-tour, revient vers moi à grandes enjambées puis, une fois devant moi, elle m'embrasse sur la joue et murmure : – merci de m'avoir écouté, ça m'a fait du bien. Je ne sais pas trop quoi répondre alors, je grimace un sourire et marmonne : – Pas de problème, si ça peut rendre service... Mais déjà, elle a disparu dans l'escalier de la station.
VII
Je ne peux pas faire autrement que me conduire toujours comme si je ne pouvais prétendre qu’aux miettes que la vie m’abandonne, ce n’est pas un complexe d’infériorité ou une humilité exacerbée, c’est juste que je ne suis pas sûr qu’elle autre chose à m’offrir. Nous allons dans un café situé au bas de l’immeuble. Emma semble y avoir ses habitudes car le serveur la salue par son prénom à notre arrivée. Nous nous installons à une table un peu à l’écart, moi un peu gêné, elle, elle semble dans son élément mais à vrai dire, au bureau elle semble aussi dans son élément. C’est toute la différence entre des personnes comme Emma qui trouvent leur place instinctivement quel que soit l’endroit et d’autres comme qui comme moi donnent l’impression de perpétuellement s’excuser d’être là. Le serveur arrive instantanément pour prendre notre commande. Il faut dire qu’à cette heure-ci, les clients sont rares. Sans surprise, nous prenons deux grands cafés. Je souris gauchement, pour me donner une contenance, je fais mine de regarder autour de moi, pour découvrir les lieux, sauf que, excepté une affiche pour un match de football, une plante verte en phase terminale de dessèchement et quelques tables, il n’y a pas grand-chose à regarder. Emma me sourit. Je me lance - Tu viens souvent ici ? Je reconnais qu’on a déjà fait mieux comme entrée en matière. - Je viens chaque fois que je n’ai pas envie de rentrer chez moi tout de suite. C’est comme un sursis avant de retrouver Tom, ses couches sales, ses pleurs et la lessive. C’est pratique, pas loin du bureau et le serveur me laisse tranquille. - C’est à ce point pénible ? - Pénible, non. Mais j’imagine qu’il y a des femmes à qui ça convient bien. Pour moi ça reste une corvée. J’adore mon fils, mais l’amour ne veut pas dire obligatoirement torcher des mômes ou faire la boniche pour un mec. Le quotidien, c’est ce qui nous tue à petit feu, non ? Tu parles d'or. Tous les jours la même chose, il y a de quoi déprimer. Mais bon, j'imagine qu'on n'échappe pas à son destin. Elle sourit tristement. Mais même sans joie, son sourire me touche. J'ai envie de la voir sourire encore. A cet instant, je me rends compte que je n'ai pas envie qu'elle me quitte ce soir, ni demain, ni plus tard. Parce que j'ai envie d'être celui qui pourrait redonner un peu de gaieté à ce sourire, à son regard, à sa vie. Même si je sais que je ne serai jamais celui-là, parce que je n'ai jamais rendu personne heureux, à commencer par moi. J'aimerais être capable de la séduire, là maintenant, tout de suite, trouver les quelques phrases qui lui feraient oublier pendant quelques heures les couches, le ménage, sa vie. Être drôle, brillant, lui faire comprendre d'un regard qu'elle compte. Un miroir derrière elle me renvoie l'image d'un type, perdu entre deux âges, qui joue nerveusement avec le papier d'emballage de son sucre, la jambe droite en perpétuelle agitation, marquent le rythme imaginaire de son inexistence. Je viens de descendre d'un coup deux échelons sur l'échelle pas bien haute de mon estime personnelle. Comme si j'en avais besoin, les circonstances me remettent à la place qui est mienne. Une fille me propose un café et déjà j’ambitionne de la séduire. Hé, ho, Greg, réveille toi là !! Tu te prends pour qui ? Redescends sur terre, ce n’est qu’un moment café, rien de plus et c’est déjà beaucoup pour toi. Je lui souris, comme pour partager la connivence de sa dernière phrase, pour montrer que je suis sensible à son sens du second degré. Mais au fond, elle ne pouvait pas mieux dire. - J’imagine que si on regarde bien autour de soi, on peut deviner que tout le monde s’arrange avec la vie, on fait avec ses désillusions, ses rêves qui se perdent, ses déceptions. Je me surprend moi-même, sortir une phrase aussi longue, sans avoir réfléchi, d'un trait. Je n'en reviens pas. Pour un peu, je serais fier de moi. Emma me regarde sans rien dire. J'imagine que le niveau de ma réponse la laisse bouche bée. Je souris, satisfait du petit effet que je viens de réussir. Euh....tu sais , c'est pas non plus le goulag ou Cosette et les misérables. D'accord, je rigole pas tous les jours, mais ça va, je ne me plains pas. Les couches, tout ça , ce ne sont que des mauvais moments à passer. Dans quelques années ce sera oublié. Tu prends toujours tout au sérieux comme ça? T'as tout faux Greg, tu croyais marquer des points mais là, t'es dans un compte négatif. Je plaisantais aussi. Désolé, je n'ai pas un humour très efficace. J'essaye de m'accrocher aux branches disponibles mais aucune d'elles n'est assez solides pour m'éviter de sombrer dans le ridicule. Non, non, c'est moi. Je suis plutôt nulle pour comprendre les plaisanteries. Après un silence qui dure le temps necessaire pour le malaise s'estompe, Emma semble avoir à nouveau envie de parler.
VI
CHAPITRE
19
Quand
j’arrive au bureau, Emma n’est pas là. Jasmine m’apprend qu’elle ne viendra pas
ce matin car son fils est malade. Passé la déception de ne pas la voir
aujourd’hui, celle de comprendre qu’elle n’est pas libre la remplace aussitôt.
Je m’y attendais c’est vrai, mais tout de même, la nouvelle me fait donne un
mauvais petit coup au moral.
La
première partie de la journée se passe sans relief : des appels, des
questions, des réponses. Je me transforme en boite vocale le temps de quelques
heures. Je m’efforce de ne pas cogiter. La pause café se déroule dans le silence.
Jasmine ne lâche pas son téléphone portable tandis que Paul enchaîne les barres
chocolatées. Je reste en tête à tête avec mon café. Puis retour devant les
ordinateurs, à nouveau des appels, des questionnaires jusqu’au début de
l’après-midi. Lorsque je sors, je me sens un peu perdu, je me rends compte que
l’absence d’Emma provoque un vide dans cette journée. On a beau essayer d’être
vigilant, la vie se plait à nous réserver de ces petites surprises plus ou
moins agréable. Je dis « plus » car, bien sûr il est agréable que
quelqu’un occupe vos pensées, de se dire qu’on va retrouver une fille plutôt
pas mal et qui visiblement apprécie
votre compagnie, mais je dis « moins » car je sais que tout ceci
n’est qu’un leurre, une histoire comme une parenthèse qui n’ira pas plus loin
qu’une pause café. Emma à quelqu’un dans la vie et moi tout à coup, je me sens
seul.
J’essaye
de combler l’après-midi comme je le peux. J’utilise des stratagèmes pour la
chasser de mon esprit, parfois je croise une femme dont l’allure me rappelle
Emma, je sens alors mon coeur qui s’accélère, je change brusquement de
direction. C’est stupide, je le sais
bien, je ne suis qu'un gamin, un ado
boutonneux qui se referme comme une huître devant les filles. Je reviens
plusieurs années en arrière, à une époque que je préfère oublier en général.
J'ai envie d'aller me coucher et de dormir longtemps, jusqu'à oublier Emma.
A force
de marche, de lèche-vitrine et de cafés bus dans des fast-food, il est déjà
l'heure de retourner en banlieue pour retrouver Paul, Jasmine et notre joyeux
panel à sonder. La rame de métro est bondée, remplie à crever d’hommes et de femmes qui viennent de
terminer leur journée de travail et qui n’aspirent plus qu’à rentrer chez eux.
Ils ont presque tous le regard dans le vide, perdu,hypnotisé par leurs
pensées,leurs soucis, les problèmes de factures, les emmerdes au bureau, les
amours qui s’éteignent ou qui ne veulent pas naître. Ou simplement, ils se
réfugient dans ce rien, à l'abri dans la musique de leur baladeur pour se
protéger des autres, qui leur sont semblables, leur parfait reflet. Et puis
parfois, il y a une jeune fille, qui se regarde dans la vitre, qui parvient à
oublier la présence des voyageurs, qui ajuste une mèche de cheveux, vérifie son
maquillage et qui, par ses gestes anodins laisse entrer un peu de vie dans ces
voitures de morts-vivants.
Je suis
un peu en avance, je vais déposer mon blouson sur le dossier de ma chaise quand
j'aperçois que celui d'Emma est posé à sa place. Je la cherche du regard et la
vois dans le bureau de Jef. Je ressens comme un soulagement : la journée
n’est pas définitivement perdue puisque je la verrai un peu ce soir.
J’essaye
de me maîtriser avant qu’elle en reprenne sa place devant moi. Je me rends aux
toilettes histoires de ne pas trépigner sur place.
Une
fois calmé, je retourne m’asseoir. Emma est là. Je ne peux réprimer un sourire.
Elle a bien du s’apercevoir que mon « bonsoir » était un peu plus
fort, un peu plus joyeux que d’habitude. Parfois je suis pire qu’un livre
ouvert : un véritable aquarium.
_ Ton
garçon va mieux ?
_ Ça
va, merci. La fièvre est retombée. A cet âge, ils se remettent bien plus vite
que nous.
_ Tant
mieux, alors. C’est ton mari qui joue les nounous ce soir ?
Je
regrette aussitôt ma question. Trop directe. Elle va se rendre compte que je me
fous de savoir qui garde son bébé mais que la seule chose qui m’intéresse
c’est : a-t-elle un mari ?
_ Non,
c’est ma voisine qui garde Tom. Je ne vis pas avec son père et de tout façon,
in n’est pas du genre à s’occuper d’un gamin toute la soirée.
Je ne
sais pas quoi répondre. La seule réponse qui me vienne à l’esprit est :
_ Ah,
ok.
Pas
très brillant, j’en conviens, mais ça a le mérite d’être une réponse qui
convient en toute circonstance. Je ne sais pas si je peux lui demander s’ils
sont séparés, sils vivent librement chacun de son côté, si il a un boulot
prenant. Est-ce qu’on peut poser toutes ces questions sans paraître top curieux
ou inquisiteur ? Et voilà mes vieux démons qui reviennent. Là où n’importe
qui relancerait la conversation par ces quelques phrases, je me fais des noeuds
au cerveau. Emma me regarde. J’imagine qu’elle attend quelques mots de ma part.
Je lui souris et me tourne vers mon écran.
J’ai
envie de me mettre des baffes. Je n’ose plus la regarder jusqu’au moment de la
pause. Une fois que chacun se retrouve derrière sa tasse de café, j’ouvre à
nouveau la bouche.
- Il travaille dans quoi ton copain ?
- Il est commercial, toute la journée sur les
routes, le soir dans les restaus, le week-end il passe nous voir s’il n’a rien
de mieux à faire.
Difficile de ne pas percevoir le ton désabusé dans sa voix, malgré son
sourire.
- Et tu y arrives toute seule avec le
bébé ? Il a quel âge au fait ?
- Tom a deux ans. Son père n’était pas d’accord
pour que je le garde, alors j’assume. Et puis j’ai une voisine géniale qui
m’aide beaucoup.
- Ça doit pas être facile tous les jours,
non ?
- Pas plus, pas moins que pour tout le monde.
C’est facile pour toi ?
- Sans plus. Mais je ne peux pas me plaindre.
Je fais
attention de ne pas aller plus loin sur le chemin des lamentations. « Rien
de pire qu’un type qui pleure sur lui-même à la première occasion ».
(Livre du parfait séducteur, chapitre 3, leçon 2).
La
pause se poursuit ainsi sur le ton de la conversation. Nous effleurons sa vie
privée, elle évoque à demi mot son ex, ou celui que je comprends être comme
tel, elle parle beaucoup, je l’écoute en silence. Et puis c’est le moment de
reprendre. Le reste de la soirée passe très vite. Les personnes interrogées
sont d’humeur bavarde, elles répondent sans trop de difficultés.
Au
moment de partir, Emma me propose d’aller boire un café si je n’ai rien de
mieux à faire. Je fais mine d’hésiter pour ne pas montrer que je n’ai rien à
faire, que rien ne peut être mieux à faire à cet instant qu’aller boire un café
avec elle.
« Euh…
d’accord, avec plaisir.
J’imagine
qu’elle a envie de se confier à quelqu’un ce soir, et que je suis le seul
qu’elle ait sous la main. Pour être honnête, ça ne me dérange pas vraiment si
ça me permet de passer un moment avec elle. Je sais, je me conduis toujours
comme si je ne pouvais prétendre qu’aux miettes que la vie m’abandonne,
V
CHAPITRE 16
De retour dans le quartier de Jef
qui est aussi le mien maintenant, d’ailleurs, ça doit faire bien quand on
dit : « J’habite Montmartre, près des Abesses… », immédiatement
ça doit vous situer, je veux dire socialement, même si dans mon cas, ça ne
prouve pas grand-chose, « apparence, tout n’est qu’apparence » comme
disait je ne sais qui.
De retour donc, je me promène en
prenant mon temps. Le soleil timide a fait éclore les jeunes filles aux tenues
fleuries, les sourires aux lèvres et les verres aux terrasses des cafés. Ce
sont des petits bonheurs qu’ici et là je me surprends à apprécier. Il y a
quelques temps encore, je ne les aurais même pas remarqués. Le nouveau Greg
n’est plus très loin, je le sens. Aux
abords du Sacré-cœur,des touristes s’extasient devant un type couvert de
peinture dorée qui fait la statue, certains jettent quelques pièces, d’autres
sourient, d’autres encore posent devant lui pour des photos souvenirs. Etonnant
comme un type qui ne fait rien puisse avoir un tel succès. La couleur
peut-être ? Je devrais essayer, j’ai peut-être mes chances dans ce
secteur, pas de compétence particulière requises, hors mis savoir se peindre
proprement.
Un peu plus loin, des types qui se
disent peintres ou dessinateurs profitent de la renommée du quartier pour faire
tourner leur petit business. La plupart semblent être étrangers, sachant juste
dire le prix de leurs travaux, s’exprimant surtout par gestes. L’ensemble donne
une impression de vaste arnaque pour touristes en mal de dépaysement. Je veux
bien être émerveillé par Paris, mais difficile de fermer les yeux tout le
temps.
Je continue la balade, au hasard,
comme j’aime le faire. Je trouve que c’est la meilleur façon de découvrir une
ville inconnue, on s’en remet à un rien pour trouver son chemin : une
vitrine au loin, la forme d’un immeuble, un attroupement. J’ai souvent connu
d’agréables surprises en ma laissant guider par une sorte de petite voix
intérieure pour trouver mon chemin. Dommage que ça ne fonctionne pas de cette
façon pour ma vie parce que là, elle ne dit rien cette petite voix, ou alors je
suis un peu sourd selon ce qu’elle me raconte.
Je finis par arriver sur un grand
boulevard sur lequel se suivent et se ressemblent sex-shop, sex-centers et
peep-shows. Là encore, des touristes en troupeau s’encanaillent en attendant
l’heure de remonter dans le bus. Ils rient, font mine de trouver tout cela
choquant mais on fond, derrière ces mimiques, on sent le trouble chez la
plupart et le soir, dans la chambre d’hôtel, quelques bobonnes permanentées
bénéficieront de l’émoi provoqué par cette visite. Je m’éloigne vers des
ruelles moins fréquentées. Au passage, je fais une halte dans une épicerie le
temps d’acheter de quoi grignoter. Voilà encore une chose à laquelle il faut
que je m’habitue à penser : me nourrir correctement.
Cela fait dix jours environs que j’ai quitté
Louise et je ne suis toujours pas installé dans ma nouvelle vie. J’ai le
sentiment de n’être qu’un touriste de ma propre existence. Qu’est-ce que j’ai
fait jusqu’à présent ? Dormi à hôtel, changé de ville, et puis quoi ?
Ma nouvelle vie, quelle blague, sera-t-elle vraiment si différente que la précédente ?
Car au fond, ce ne sera qu’une suite de nouvelles habitudes, un enchaînement de
gestes quotidiens chaque jour répétés, la différence est que tout ce qui pourra
s’y produire dépendra de moi et non plus de Louise. Pas très encourageant tout
ça, si j’y réfléchi un peu. Mais bon, je ne vais pas faire marche arrière
maintenant.
L’après-midi défile rapidement, de
découvertes en surprises, de grignotages sur un banc en haltes dans de petites
librairies. Un coup d’œil à ma montre, il est déjà l’heure de retourner à mes
appels téléphoniques.
Après m’être un peu emmêlé dans les
lignes de métro, j’arrive au bureau où Emma est déjà derrière son écran.
« Ça va ? Tu as récupéré
de tes émotions de ce matin?
Je réponds par un sourire niais et un
marmonnement auquel elle ne doit rien comprendre mais visiblement cela semble
lui convenir. Je suis sincèrement reconnaissant à Emma de la bonne volonté dont
elle fait preuve pour m’accueillir, j’ai envie de ne pas la décevoir, enfin pas
trop vite. Aussi, je prends sur moi pour lui poser quelques questions anodines
sur le travail, les autres personnes de l’équipe. J’évite soigneusement tout
sujet un peu trop personnel qui pourrait ressembler de près ou de loin à une
tentative de drague. Je n’ai déjà pas l’image d’un type très efficace, de
surcroît ami du patron, pas la peine d’y ajouter celle de boulet. Je parviens
assez rapidement à prendre le bon rythme pour interviewer mon panel de sondés,
j’arrive à adopter un ton plus assuré, chaque appel reste dans les temps estimés
rentables par les chefs, je suis assez content de moi, au point de me détendre
un peu et même oser une ou deux plaisanteries au passage. A la pause, Emma me
félicite et m’encourage, les deux autres semble s’en moquer royalement. Jasmine
est rivée à son portable tandis que Paul engloutit deux sandwiches au thon et à
la mayonnaise. Seule Emma me parle, me pose des questions sur moi, d’où je
viens, ma vie d’avant. Le plus curieux et surtout le plus inhabituel pour moi
c’est qu’elle semble écouter ce que je dis. Elle donne l’impression de s’y
intéresser. D’accord, certaines personne on cette faculté de savoir écouter les
autres, quels qu’ils soient, mais tout de même, je n’ai pas l’habitude qu’on me
porte
un tel intérêt. La pause se termine
trop vite à mon goût. Nous reprenons le travail et malgré moi je ne peux
m’empêcher de regarder Emma à la dérobée entre deux appels. Parfois, il me
semble qu’elle m’observe aussi ce qui a pour effet de me perturber
sensiblement. Je commets plus d’erreurs dans les numéros, m’embrouille dans mon
texte. Je pense à mettre ça sur le compte de la fatigue de cette première
journée. C’est avec soulagement que je
vois Paul et Jasmine se éteindre leur
ordinateur. Je vais en faire autan quand je m’aperçois que Jef est à côté de
moi.
« Alors, ça va ? Pas trop
difficile cette première journée ?
- Non, pas trop de problèmes. Je crois que c’est juste une
question d’automatismes à acquérir, après on parle sans s’en rendre compte.
- Parfait, alors tu reviens demain ?
- Si tu veux toujours de moi, c’est OK.
Jef me fait son sourire N° 27, celui
qui sert à mettre les employés dans sa poche, et me tend la main pour me
signifier qu’il est temps de partir.
Lorsque je me retourne, Emma n’est
plus là. Sans trop savoir pourquoi, je ressens une petite déception. Un peu
naïvement, je pensais qu’elle aurait attendu que Jef s’en aille pour me dire
bonsoir. Mais j’oublie souvent qu’on est dans un monde où c’est chacun pour
soi, où le temps est compté pour chacun, pas une minute à perdre pour les
autres. Et puis peut-être est-elle attendue ? Un mari, un ami, un amant,
des gosses, sa mère, son chien, son chat.
Merde, Greg ! Qu’est-ce que
t’es en train de faire ? Un film, comme d’habitude. Cette fille s’est
juste montrée sympathique pendant une pause de dix minutes, il n’y a pas de
quoi s’emballer comme tu es en train de le faire.
Pourquoi aurait-elle attendu ?
De toute façon, elle te reverra demain, elle aura d’autres occasions de te dire
« bonsoir », alors tu te calmes.
Mes vieux démons me reprennent, on dirait.
Je ne peux décidemment pas partager un bureau avec une fille sans que mon
imagination parte en vrille. C’est puéril, idiot et assez lamentable. C’est
tout moi, quoi.
J’arrive au métro, la rame est
pratiquement déserte à cette heure-ci, je m’assieds et je suis repris par le
cours de mes pensées. Je revois le fil de la journée, l’arrivée avec Jef, les
présentations, les explications d’Emma, les pauses café. Voilà un moment
clé : les pauses café. Si je veux mieux la connaître, je dois profiter de
ces vingt minutes quotidiennes pour en savoir plus sur elle. Doucement Greg,
ne recommence pas…
D’accord, je me calme, mais
sympathiser, ça n’engage à rien. Enfin, pas tout de suite. Bon allez, je ferai
comme d’habitude, je verrai bien ce qui arrivera. A mon avis, ce ne sera pas
grand-chose.
Et merde, je viens de rater ma
station.
CHAPITRE18
Nouvelle journée, nouveau réveil
laborieux (tiens, à ce propos, il faudrait penser à en acheter un. Mal
nécessaire si je veux faire quelque chose de mes journées, à part aller
bosser). J’essaye de rassembler mes idées tout en préparant du café (noter
également que je dois acheter une tasse pour le bureau), ce qui n’est pas si
aisé que ça quand on a des neurones de mâle. Le matin, l’immeuble est calme. Je
ne serais pas surpris d’apprendre qu’il est vide à cette heure de la journée.
J’apprécie ce silence qui m’entoure, il me donne l’impression de ne pas être
encore entré dans la réalité, comme si je me trouvais dans un sas avant
d’affronter la vie, les coulisses de mon existence.
Ce petit nœud au ventre le matin, ne me quitte jamais
depuis que je suis arrivé à Paris. Cela fait presque un mois que je suis me
installé chez Jef, et chaque jour, cette petite douleur est fidèle au poste. Je
ne sais pas ce que je crains, je me plais ici, même si je ne mène pas une existence
palpitante entre le bureau, le métro, mon placard sous les toits. Mais j’ai mes
repères, mes habitudes, ma routine qui me rassurent. Je me suis surpris à être
assez organisé pour me nourrir chaque jour et avoir régulièrement du linge
propre.
Et puis il n’y a plus Louise.
Il n’y a plus personne d’ailleurs.
La liberté entraîne-t-elle obligatoirement la solitude ? Je n’en sais rien.
Pour l’instant je le vis bien, pour combien de temps, c’est une autre histoire.
Il y a Emma aussi, comme une petite
lumière dans mes journées. Ses sourires, son regard, les paroles échangées, les cafés partagés. Ce sont
quelques instants saisis par -ci par-là.
Pour le moment, ils me suffisent. Je ne crois pas être capable de pouvoir en
attendre plus de la vie. Qui suis-je après tout pour espérer plus. Je ne suis
pas grand-chose et quand on y regarde de plus près, aucun indice ne vient
donner l’impression que cela risque de changer un jour. Emma ignore bien sûr ce
que je pense, mais au moins semble-t-elle apprécier ma compagnie. C’est mieux
que rien.
Je devrais en faire ma devise
« c’est mieux que rien ». Ce sont quelques mots qui aident parfois à
traverser la vie sans trop de bobos. J’ai un travail sans intérêt et mal
payé : c’est mieux que rien. Mes amours sont tristes, mais c’est mieux que
rien. Ma vie est morne et sans intérêt
mais je suis vivant : c’est mieux que rien.
Premier café de la journée, celui
que je préfère. Dans ma petite chambre, assis devant ma petite fenêtre, je
regarde les toits qui s’étendent sous mes yeux, comme une mer de tôle et de
zinc infinie. Je n’ai pas envie de bouger, pas envie de sortir. J’ai à peine
assez d’énergie pour porter cette tasse à mes lèvres. Pourtant il faudra bien,
comme tous les jours, trouver les raisons qui me feront sortir de mon terrier
pour regagner le monde des vivants.
Le matin est parfois la première
épreuve de la journée. La journée n’est souvent qu’une suite d’épreuves.
Mais c’est toujours mieux que rien.
IV
III
CHAPITRE 9
Je me suis levé
assez tôt, la perspective de téléphoner à Louise m’a passablement empêché de
dormir convenablement. Je me sens à la fois fébrile et cotonneux. Incapable
d’avaler quoi que ce soit, je sors une fois ma douche prise. Il est à peine
huit heures, bien trop tôt pour l’appeler. Je décide de marcher un peu en
attendant. Je suis les rues au hasard, je découvre les coulisses d’une journée
qui se prépare, les livreurs qui encombrent les rues piétonnes, les balayeurs
nonchalants, les trottoir mouillés, les caniveaux gorgés d’eau, les camions
poubelles. Toutes ces choses dont on connaît l’existence mais qu’on ne voit
jamais, à moins de se lever aux aurores, ce qui n’est pas dans mes habitudes.
Huit heures trente,
après un café pris dans un fast-food, je me décide enfin à trouver une cabine.
Au bout de trois sonneries, Louise décroche.
“ - Louise,
c’est moi, Greg. Je ne te réveille pas ?
· ça fait une semaine que je ne dors plus. Si
tu veux le savoir, je passe mes nuits à pleurer et à fumer. Je finirais peut-être
par m’effondrer. C’est pour ça que tu appelles ?
· Non, en fait c’est pour te demander quelque
chose. Voilà, j’ai retrouvé par hasard un pote d’enfance et il me propose du
travail à Paris. J’ai besoin de récupérer quelques unes de mes affaires. Est ce
que ça t’ennuie si je passe ?
· Quand tu pars sans rien dire, tu ne me
demandes pas la permission, là tu y mets les formes parce que tu n’as pas le
choix ?
· Non, bien sûr que non. Mais c’est chez toi,
c’est normal que je te demande, non ? Et puis en plus j’ai pas les clés.
Je regrette tout de suite ce que je viens de
dire. Une petite phrase qui n’a l’air de rien peut devenir une étincelle et faire exploser Louise à tout moment. Mais
cette fois-ci elle doit vraiment être fatiguée car elle relève à peine.
“ - C’est
donc bien ce que je pensais, tu as besoin de moi.
Je l’entends
respirer bruyamment dans le combiné.
“ - Alors, tu
es sûr de toi, tu ne reviens pas ?
· Non, c’est mieux comme ça, pour toi et pour
moi Tu verras que j’ai raison.
Louise semble
résignée. Ce n’est pas une bataille qu’elle vient de perdre mais la guerre,
nous sommes en train de vivre un armistice, un moment historique, à notre
échelle.
“ - Tu
voudrais passer quand ?
· j’avais pensé vendredi, en fin
d’après-midi. Si ça te va bien sûr.
· Non, ça ne m’arrange pas. Samedi matin, à
onze heures.
Il faut bien entendu qu’elle mette son
petit grain de sable dans mes rouages, c’est plus fort qu’elle. Mais en fait,
samedi me va tout aussi bien. La connaissant, j’ai prévu plusieurs
possibilités, et comme je suis magnanime, je lui laisse la satisfaction de
décider du jour et de l’heure.
“ - Ok, va pour samedi, merci Louise.
C’est vraiment fair-play de ta part.
- Pas de merci, Greg, je n’ai pas vraiment
le choix, c’est différent.
Chacun raccroche après un “ au
revoir ” pas très convaincu. Je sors de la cabine, soulagé. Mon estomac,
noué jusqu’à présent, se détend et je me sens affamé. Comme disait feu Claude
François, électricien à ses heures perdues, “ j’ai plus d’appétit qu’un
barracuda ”, et j’entre dans la première boulangerie qui se présente pour
me faire un stock de croissants que je fais disparaître le temps de mon trajet
en métro vers mon boulot.
Pour la deuxième fois de la semaine, je
suis en retard ce qui déplait aux deux pétasses qui partagent mon bureau. Je
les remercie de m’avoir remplacé en les gratifiant du sourire le plus crétin
que j’ai en magasin. Elles savent, je sais et elles savent que je sais que je
c’est ma dernière journée chez Cums, par conséquent, ce qu’elles pensent de moi
me fait autant d’effet que je ne sais pas, l’élevage du petit gris dans les
pays de l’est par exemple. Quoique à la
réflexion, le sort des gastéropodes roumains pourrait m’émouvoir à l’occasion.
Pas celui de deux secrétaires qui ont un QI à ramper en bavant.
Une journée comme il y en a eu tant d’autres dans mon existence, rien ne se
passe qui ne vaille la peine qu’on s’en souvienne. Juste en fin d’après-midi,
Madame Rosyne est descendue pour me dire au revoir. Elle n’a pas l’air de me prendre au sérieux lorsque
j’évoque mon prochain départ pour la capitale, mais elle a la politesse de me
souhaiter bonne chance. Tout compte fait, je l’aime bien cette brave madame
Rosyne. Je ne pense qu’elle ait choisi de travailler ici, mais elle a su ne pas
devenir aigrie et conserver une cette petite touche d’humanité.
Dix-sept heures. Je ne range pas mes
affaires car je n’en n’ai pas. Je m’en vais en silence, dans l’indifférence
générale. Je ne suis qu’un intérimaire parmi d’autres qui auront défilé
ici.
Ainsi s’achève ma brillante carrière de
travailleur précaire dans une petite ville de province. Dimanche je deviendrai
parigot tête de veau et cette ville me semblera bien petite.
CHAPITRE 10
J’ai mal au ventre, j’ai mal aux jambes.
J’ai peur. J’ai peur de Louise, de ses réactions. J’ai peur de ce qu’elle
pourrait dire ou faire. J’ai peur aussi de ne pas être aussi déterminé que je
l’imagine. J’ai peur de craquer, de céder si elle me faisait une espèce de
chantage affectif.
Pour quoi faut-il que les choses se passent
ainsi ? Est-ce qu’il est impossible de se séparer en douceur, dans le
calme et l’intelligence ? Sans s’engueuler ni se jeter le mobilier à la
tête ? On devrait être capable de reconnaître son erreur et se quitter
bons amis : nous n’étions pas dans la bonne histoire, autant pour nous,
c’est pas grave, on se quitte et voilà tout.
Ce serait trop simple bien sûr. Je peux
comprendre Louise : il y a trop de
facteurs qui entrent en jeu pour que les choses suivent un cours serein. Il y a
l’amour propre, la fierté mal placée de ne pas avouer qu’on s’est trompé. Le
sentiment qu’on ne pourra pas vivre sans l’autre même si pour l’instant on ne
le supporte plus. Il y a la perspective d’une nouvelle vie, de nouveaux repères
à trouver, de nouvelles habitudes à inventer. Cette liberté toute neuve qui
nous encombre un peu après une rupture, tout le monde n’est pas prêt à s’en
accommoder, j’en conviens.
Sans
parler de la nature même de la fin de l’histoire : une rupture, une
cassure, une déchirure ne se vivent pas de la même manière. Entre Louise et
moi, il s’agit d’une usure. Une corde qui s’est trop souvent frottée contre la
pierre du quotidien et qui s’est rompue.
Et puis il y aussi l’amour auquel elle a
cru, qu’elle a donné entièrement. Comment voulez-vous qu’elle avale la pilule
sans s’étrangler au passage ?
Je veux bien admettre qu’elle tente de se
raccrocher à ce qui était sa vie, mais par pitié, qu’elle me lâche.
J’arrive près de l’immeuble où nous
vivions. Rien n’a changé depuis mon départ, bien sûr. La vie a suivi son cours
sans se soucier de nous. Le contraire m’aurait étonné. Si je prends
le temps de réfléchir deux minutes, ce qui reste dans mes capacités, je fais
un inventaire rapide et je m’aperçois
que je ne connais personne dans l’immeuble. Il m’est bien sûr arrivé de croiser
de temps à autre quelques personnes dans l’escalier ou dans l’entrée mais je
serais bien incapable de dire si elles habitaient là ou non. Je pense que la
réciproque est vraie, si quelqu’un me voyait maintenant, il me prendrait
certainement pour le type qui vient mettre des prospectus dans les boîtes aux
lettres. Tout ça pour dire que les gens de l’immeuble, de la rue, de la ville,
bref, le monde entier se fout pas mal que Louise et moi nous nous déchirions
pour nous séparer. Alors pourquoi en faire un pataquès ?
J'arrive devant la porte principale. Il faut une clé spéciale pour l'ouvrir ou à défaut, appeler l'un des locataires par l'interphone pour qu'il vous ouvre. C'est donc ce que je fais. Je sonne, recommence, ressonne à nouveau. Pas de réponse. J'imagine un instant que Louise n'a pas pu résister à la tentation de m'emmerder une dernière fois, pour le plaisir et la beautée du geste, et de me poser un lapin.Je ressonne à nouveau mais sans conviction. Je pense appuyer sur la sonnerie d'un voisin, mais sans les clés de l'appartement, ça ne me servirait à rien. Et puis, les gens sont méfiants dans la résidence, ils ne laissent entrer que ceux qu'ils connaissent, et comme pour eux je suis un parfait inconnu, autant y renoncer.
A tout hasard, je me dis que la dernière chance qu'il me reste est de l'appeler par la fenêtre. Apres tout il est possible qu'elle soit occupée à passer l'aspirateur, ou à tout autre tache bruyante. Je fais donc le tour de l'immeuble pour arriver à une grande étendue de pelouse que surplombent la moitié des appartements du batiment. Celui de Louise se situe au premier étage, la troisième fenêtre en partant de la droite pour être précis. Celle-ci est fermée. Je commence à sentir une pointe d'énervement mélée à un sentiment de panique à l'idée que je ne pourrais jamais récupérer ce qui m'appartient. Je crie une première fois:"LOUISE!" Peut-être trop timidement, peut-être sans conviction. Pas de réaction. Je recommence mais cette fois en prenant bien mon inspiration:
"LOUISE!!!". Toujours rien. En désespoir de cause, je fais une dernière tentative: "LOUIIIIIIISEUUUUUUUUU !!!!!".
J'ai du y mettre toute mon énergie car , au moment ou je reprends mon souffle, j'aperçois des mouvement derrière la vitre. Louise apparait, ouvre les deux battants de la fenêtre, et , alors que j'allais aborrer mon sourire le plus bienveillant, celui que j'ai en réserve pour les grnades occasions, je la vois se pencher sur le côté puis se redresser, les bras chargés d'un tas de linge. D'un mouvement souple et rapide, Louise jette mes vêtements dans le vide, puis enchaîne avec mes livres de poches, des cd, quelques antiques disques vinyls et divers feuilles et papiers qui atteignent le sol dans un ballet quasi automnal et qui,une fois sur l'herbe, frémissent délicatement sous la poussée d’un léger courant d’air
dont la bouffée de rage que je sens monter m’empêche de distinguer l’origine.
Je lève les yeux vers l’appartement d’où Louise m’observe. Je me sens
impuissant. Je ne peux que lui lancer un cri en guise de pierre au visage.
SALOOOOOOOOOOOOOOOOOPE !!!!
CHAPITRE 11
Je reconnais que je n’ai pas brillé par
l’originalité. Mais à ma décharge, il faut bien reconnaître qu’il y a des
circonstances où l’on balance ce qui nous tombe sous la langue sans trop faire
le difficile. Donc, tout suite après un “ salope ” des plus
impressionnant, j’ai ajouté
“ - Tu fais chier merde !
Qu’est-ce que t’as de plus maintenant ? Tu peux me le dire, pauvre
conne ?
Après cette dernière remarque, quelques
voisins sans doute mus par la même curiosité qui m’avait poussé à suivre la
piste des vêtements quelques instants plus tôt, ont ouverts leurs fenêtres pour
voir de quoi il retournait exactement. J’ai pu voir quelques sourires par-ci
par-là, un type avec un portable à l’oreille raconte à son correspondant ce qui
m’arrive. Il semble trouver ça plutôt drôle. Cela devrait lui faire une
bonne histoire pour le week-end et l’arrangeant bien, il devrait pouvoir faire
son petit effet lundi matin au bureau.
Je regarde les différents tas et je suis
incapable de faire le moindre geste. J’ai envie de pleurer. De me poser à terre
et de pleurer. Bon d’accord, on m’a appris qu’un mec, un vrai, ça ne pleure
pas. Mais là, je ne me sens pas vraiment dans la peau d’un mec, un vrai. Plutôt
comme un petit garçon qui en a marre de prendre des baffes qu’il n’a pas toutes
méritées. Vous n’avez jamais eu envie dans la cour de récréation de casser la
figure aux deux ou trois grands qui vous avez pris en grippe et qui vous en
faisait baver à la moindre occasion ? Moi, si. Tout le temps. Il y a
toujours eu deux ou trois grands qui n’avaient pour seul but de me pourrir la
vie. Et bien sûr, je n’ai jamais pu leur casser la figure, pas assez de muscles
et de courage. Mes pauvres velléités de vengeance les faisaient doucement rigoler
et je reprenais une bonne dérouillée aussi sec.
Trente ans passés à ce régime peuvent
provoquer une légère lassitude. Et là, je crois que c’est la baffe de trop.
Celle qui fait le plus mal, celle qui vous laisse vraiment à terre. Alors, je
me laisse tomber, là, au pied de l’immeuble. Pour les larmes par contre, rien à
faire. Pas une goutte ne perle. Je me contente donc de rester assis, les yeux
perdus dans le vide de mon existence. Au bout de quelques minutes, je sens une
présence à côté de moi. Je souhaite pour
elle que ce ne soit pas Louise. Pas sûr qu’à ce moment précis je sois capable
de conserver le flegme qui a fait ma réputation (modeste certes mais à laquelle
je tiens).
Ce n’est pas Louise, mais une petite dame,
d’un certain âge, pour ne pas dire vieille. Je ne me souviens pas l’avoir
croisée ici un jour. Elle me regarde avec il me semble un sourire bienveillant. Je sais que c’est stupide,
banal, qu’on fait le coup à chaque fois, mais sa gentillesse me réconforte un
peu. Elle me tend un sac poubelle d’une main un peu tremblante et me dit :
“ - Tenez, pour mettre vos
cochonneries. Déjà qu’on est embêté avec les crottes de chiens alors si les
gens s’y mettent.
J’aurais du me douter ; iln ‘y a rien
à espérer dans ce monde , même pas un peu de compassion.
Je n’ai pas le temps de la remercier
qu’elle m’a déjà tourné le dos et qu’elle s’en retourne à petits pas décidés
vers son repère de vieille conne d’où
elle a sûrement une vue imprenable sur tout ce qui se passe dans les immeubles
alentours. A la réflexion, je ne regrette pas vraiment de ne connaître personne
ici. Le sac plastique à la main, je me sens un peu con à rester comme ça, à
regarder les vestiges de ma vie répandus sur le sol, et pourtant je suis
incapable de bouger. Louise a disparu de la fenêtre. J’imagine que pour elle
c’est une victoire, peut-être pas définitive, mais satisfaisante pour l’heure.
Je croyais connaître ses limites mais je m’aperçois qu’elle est capable de bien
pire. J’ai envie de courir jusqu’à son appartement, d’en arracher la porte et
la lui faire bouffer, en une fois si possible, de tout foutre en l’air, ses
meubles, ses vêtements si bien rangés, sa petite vie tout en ordre, bien lisse
et nette, pas un poil de cul qui dépasse, j’ai envie de la foutre par la
fenêtre, de crier à m’en péter les cordes vocales… Mais je reste là, devant mon
déballage, à ne pas savoir quoi faire.
J’envisage un instant de faire un tri, de
ne prendre que les choses auxquelles je tiens le plus. Mais il m’est impossible
de choisir parmi les livres ou les disques, et puis je ne vois plus rien, je
suis incapable de distinguer un tee-shirt d’une chemise, un sac d’un jean.
Louise a gagné. Elle a définitivement
détruit ce que j’avais pu être. Je ne suis plus qu’un tas de poussière, un
monticule de cendres sur lequel elle n’a plus qu’à souffler.
CHAPITRE 12
Pour finir, je décide de ne sauver que
quelques vêtements. Le minimum vital, le temps de me refaire une garde robe à
Paris. J’abandonne le reste. Le vieux Greg n’est plus, et le nouveau n’est pas
encore éclos. Souvenez-vous que vous avez à faire à un type qui, il y a dix
minutes à peine, était à terre, les bras en croix, mis KO par une femme qui n’a
jamais été et ne sera jamais celle de sa vie, qui hésitait entre baisser les
bras (la position cruciforme n’est pas des plus confortable, il est vrai) ou
tout casser et qui a sagement choisi de tourner le page, de passer à autre
chose. Alors, on peut légitimement lui accorder un délai de gestation.
Je me rend compte que bizarrement, je ne
regrette pas les quelques livres qui me restaient et les rares CD qui
m’appartenaient. Après tout, ce ne sont que quelques ronds de plastiques,
quelques volumes de papiers, rien d’autres. Je n’ai pas besoin d’un support
pour me souvenir du plaisir qu’ils m’ont procuré. Certaines musiques me sont
aussi présentes à l’esprit que si je les entendais réellement et je suis
capable de réciter des passages entiers de romans que j’aime (enfin, là, je
m’avance peut-être un peu).
Je regagne l’arrêt d’autobus
toujours avec mon sac poubelle à la main qui menace de craquer par le fond.
Tiens bon camarade, si j’ai réussi à ne pas craquer, tu peux en faire autant.
J’adresse cet encouragement muet à mon plastique quand le bus arrive. Il est
vide. Je m’installe au fond et me colle contre la vitre. Les effets de
l’adrénaline s’estompent un peu, j’ai froid, j’ai les mains qui tremblent. J’ai
l’impression de retomber doucement après un trip d’enfer, ou plutôt un trip en
enfer. Enfin je dis ça, mais en fait, je sais même pas à quoi ça ressemble un
trip. Je ne sais pas grand-chose en fait, sauf une : je me casse et je ne
reviendrai plus ici. Regarde mon petit Greg, regarde bien, c’est la dernière
fois que tu vois ces rues, ces immeubles. C’est la dernière fois que Louise t’a
vu. Est-ce qu’elle t’as bien regardé ? Non, sûrement pas, parce qu’elle
non plus ne sais pas grand-chose, elle ignore que le nouveau Greg l’emmerde
encore plus que l’ancien, celui qu’elle a achevé aujourd’hui. Elle ignore qu’il
se casse, qu’elle reste avec un cadavre sur les bras, qu’il lui laisse tout le
loisir de retrouver un autre Greg qui tiendra le coup quelques années et
qu’elle achèvera à son tour parce qu’elle ne supportera pas de voir la preuve
de son échec tous les jours sous ses yeux. Elle ignore que le Greg nouveau
modèle va être lui. Enfin. Et que si ça
se trouve, ça sera pas mal. Ce ne sera pas facile, il le sait, mais il va
apprendre. Il n’est pas plus con qu’un autre, ou alors de très peu. Déjà il
sent en lui les premiers signes du changement.
Je regarde ma montre, j’ai à peine le temps
de retourner à l’hôtel, récupérer le reste de mes affaires, de régler la note
et d’aller chercher mon billet à la gare.
Je souris à mon reflet. Comme le dit si
justement Claude François : « Car je serai demain, au fond d’un
train… ».
II
CHAPITRE 4
Je marche lentement
pour regagner l’hôtel. Je réalise difficilement ce qui vient de se passer. Je
vérifie que j’ai toujours la carte de Jeff dans ma poche ; je n’en reviens
pas de la manière dont j’ai pu m’aplatir devant lui, tout comme j’ai du mal à
croire qu’il fera quelque chose pour moi. Il n’y a aucune raison pour qu’il agisse de la
sorte, ami d’enfance ou pas. J’appellerai mardi et,soit je n’arriverai pas à le
joindre, soit il me dira que son plan n ”a pas marché et je lui dirai
alors que ça n’est pas grave,salut et à dans quinze ans.
Et en plus j’ai
insisté pour payer la note. Quel crétin je fais ! Plus je vieillis et plus
je ressemble à mon père : un tocard, un faux-cul et un gugusse.
Quand j’arrive au
bas de l’hôtel, je suis en colère après moi, après Jeff et après Louise.
Qu’est-ce qu’elle vient faire là-dedans ? Rien bien sûr, mais je ne peux
pas m’empêcher de la mêler à tout ce qui
m’arrive. Et puis si elle avait été différente, je ne serais pas parti de cette
manière et je ne me serais pas retrouvé dans une telle situation. Facile ?
Oui, et alors ?
Je me retrouve dans
la chambre. Je vais prendre une douche pour me calmer. Les serviettes de cet
après-midi sont encore humides mais ça fera l’affaire, je m’allonge sur le lit
et j’allume la télé. Je joue sans arrêt avec la télécommande. Une chaîne câblée
diffuse un porno. Des filles dont les seins refaits semblent trop artificiels,
prennent des positions trop acrobatiques pour être crédibles et cependant
l’ensemble est tout de même efficace.
Au bout d’un moment
mon truc se réveille et je me détends. Louise se refusait souvent à moi. Pas au
début, au contraire, elle semblait apprécier nos parties de jambes en l’air, et
je dirais même qu’elle les recherchait. Petit à petit, le temps entre deux
séances est devenu de plus en plus long. Je comptais en jours, en semaine puis
en mois. Chaque fois je devais insister pour qu’elle accepte de faire l’amour,
si tant est que l’on puisse appeler cela
faire l’amour. Un rapport où l’on est à demi ensommeillé, qui ressemble à un
combat de lutteur et qui se termine par des plaintes le lendemain parce que
Louise est fatiguée pour n’avoir pas eu son compte de sommeil.
J’en avais fini par
me soulager tout seul. J’achetais parfois des revues pornos avec des annonces
d’amatrices dont les physiques imparfaits me raccrochaient à la réalité.
Au bout d’une
vingtaine de minutes, le sommier de la chambre voisine se met à gémir et une
voix féminine en fait autant. La tête de leur lit cogne de plus en plus vite
contre la cloison, puis le silence, puis la douche.
Sur l’écran de la
télé, une blonde et en train de sucer un type pendant que trois autres se
masturbent autour d’elle. Je finis par les accompagner et je me termine dans la
salle de bain.
Ces petites séances
me laissent toujours triste, mais elles me permettent de dormir quand je n’y
tiens plus. Est-ce vraiment normal de
devoir encore passer par là à mon âge ? Je n’en sais rien, je fais avec.
Cette fois encore, je ne coupe pas à mon petit moment de déprime. Je me demande
si je vais devoir me masturber pour le restant de mes jours. Je quitte Louise,
je n’ai pas l’intention de revenir vers elle et pourtant, je suis incapable de
m’imaginer faire l’amour à une autre. Toucher pour la première fois le corps
d’une inconnue doit être une sensation bizarre quand on a vécu si longtemps
avec la même femme, comme si ce geste marquait vraiment la fin réelle de ce qui
a pu être votre histoire.
Je me recouche et
je change de chaîne. Entre un quatuor de cordes et la chasse en Sologne, j’ai
du mal à choisir. J’opte donc pour la rediffusion d’un jeu. Y’a-t-il vraiment
des gens qui veillent si tard pour regarder ces programmes, ou alors elles ne
sont destinées qu’au insomniaques dans les chambres d’hôtels qui viennent de
quitter leurs femme, ou alors c’est une sanction disciplinaire dans les chaînes
de télévision : le type qui a fait une connerie énorme est condamné à
réaliser l’équivalent de trois heures
d’émission sur la pêche à la mouche en Lorraine.
Je me sens épuisé
et pourtant je sais que je ne vais pas réussir à dormir. Pas après une telle
journée. Je me relève, me rhabille et descends jusqu’à l’accueil où il y a un
distributeur de boissons. La fille de l’après-midi n’est plus là, j’entends le
son étouffé d’une télé dans une petite pièce derrière le comptoir, je crois
vaguement reconnaître les jappements d’un chien et les encouragements de son maître. Tandis que je cherche de la
monnaie dans mes poches, un homme vient prendre un café. Il me regarde d’un air
bovin, glisse ses pièces dans la machine et, tout en surveillant son gobelet,
se met à se gratter consciencieusement les fesses. L’opération terminée, il
saisit son gobelet et s’éloigne en marmonnant un “ ‘soir ” auquel je
ne réponds pas. Je prends un long noir et je remonte dans ma chambre.
Il n’est pas loin
d’une heure du matin, nous sommes donc dimanche. J’essaye de prévoir ce que je
vais faire faire de ma journée mais sans succès. Rien ne me fait réellement envie.
Et lundi ? Il me faut organiser ma nouvelle vie sans Louise pour me dire
ce que je dois faire, et je ne sais pas comment m’y prendre. Je ne sais pas
quoi faire d’un dimanche, alors de toute une vie ! Une vie longue comme un
dimanche.
Je finis mon café.
Je me laisse bercer par les images de la télé et je m’endors enfin.
CHAPITRE 5
Le dimanche est
passé comme …un dimanche. C'est-à-dire sans bruit, sans goût, sans laisser de
trace quelconque. Je déteste les dimanches : ce sont des jours morts dont
on ne voit pas la fin. Quand j’étais gamin, c’était messe obligatoire le matin,
avec pointage à la sortie pour mériter le droit de faire la communion. Et puis
c’était le repas, interminable, jusqu’au milieu de l’après-midi, avec entrée
froide, poulet frites ou rôti qu’on terminait froid le soir. Pour couronner le
tout, il y avait l’immanquable génoise couverte de sucre glace que je
détestais. Seul oasis dans ce désert dominical, le film d’aventure à la
télévision, en fin d’après-midi. Et puis venait l’heure où je m’inquiétais de
mes devoirs et le début de l’angoisse à l’idée de retourner à l’école le lundi
matin. J’ai conservé depuis ce temps une boule au creux de l’estomac qui
réapparaît invariablement chaque fin de week-end.
Le dimanche était
donc tout un jour de congés gâché par les rituels assassins, qu’il fallait
respecter parce que c’était comme ça et qu’il n’y avait pas à discuter.
Et surtout, je me souviens du supplice que
représentait les “ habits du dimanche ” dans lesquels j’étais mal à
l’aise. Ma mère me faisait porter les pantalons en tergal que mes frères
avaient mis avant moi et qui d’après elle, étaient encore très bien, sans se
soucier un instant que ce tissus me donnait des démangeaisons qui me rendaient
fou et me laissaient les jambes couvertes de boutons à la fin de la journée.
Le lundi je me lève
tôt pour aller travailler. Je prends un
café au distributeur et j’achète un croissant sur le chemin du métro. J’arrive
avant tout le monde devant les établissements Crum, livraisons de fournitures
aux collectivités, où je suis standardiste intérimaire.
Madame Rosyne qui a
la clé, n’arrive qu’à huit heures trente. J’ai encore un quart d’heure à
patienter. Je m’assois sur les marches de l’entrée principale et je réfléchis.
Depuis le veille, une idée me trotte dans la tête, un pressentiment dont je
n’arrive pas à me défaire : Louise est tout à fait capable de venir faire
un scandale ici, devant tout le monde, parce qu’elle sait que je viendrai
travailler car j’ai trop besoin d’argent. C’est le seul endroit où elle est sûre de me retrouver.
Quand madame Rosyne
arrive, elle est surprise de me trouver là mais ne dit rien. Elle me trouve
juste fatigué et me demande si je ne suis pas fatigué. C’est la plus ancienne
de l’entreprise ; elle travaille ici depuis la création, elle connaît tous
les clients, toutes les affaires, elle a été le bras droit de chaque patron qui
se sont succédés, d’après ce que j’ai entendu dire, et pourtant elle est
gentille.
Pour une raison que
j’ignore, elle m’a pris en sympathie dès mon arrivée. Son petit côté
“ mère poule ” m’agace un peu
mais je me dis qu’elle aurait pu être une peau de vache.
Je partage mon
bureau avec deux filles. Je remplace une troisième qui est en congés maternité.
La place est d’ailleurs plutôt destinée à du personnel féminin, mais l’agence
d’intérim s’était trompée dans les fiches et comme on avait besoin de quelqu’un à tout prix, j’ai fait l’affaire.
Les filles ne
m’acceptent pas et mes le font sentir. Ca ne me gène pas outre mesure, pendant
qu’elles m’ignorent, je peux regarder leurs jambes et le reste à la dérobée
sans qu’elles le remarquent, ce que je considère comme une juste compensation.
Mon travail
consiste à recevoir les visiteurs, à répondre au téléphone et accessoirement
appeler les clients pour prendre leurs commandes. Rien de bien violent en
somme.
Je surveille
l’entrée nerveusement, je regarde à la fenêtre toutes les cinq minutes pour
vérifier que Louise n’arrive pas. J’ai les boyaux en feu, je vais trois aux toilettes
dans la matinée. Quand midi arrive, je n’ai pas faim, une boule de bowling me
replace l’estomac. Je me contente d’un café au distributeur et je vais marcher
un peu dehors, pour tenter de me détendre.
Je reprends mon
poste en début d’après-midi. J’appelle quelques clients, je jette des coups
d’œil nerveux à l’horloge. L’heure n’avance pas, c’est une journée calme. Petit
lundi, grosse semaine. Quelle connerie ! C’est le genre de phrase qui ne
veulent rien dire et que je déteste.
Un peu plus tard,
je suis occupé à remplir quelques bordereaux de commandes, je relève la tête.
Elle est là, au milieu du hall. Je ne sais pas depuis combien de temps elle s’y
trouve. Elle me regarde. Ses yeux sont cernés et gonflés. Elle a dû sûrement
beaucoup pleurer, beaucoup fumer et peu dormir.
Elle s’approche du
guichet et je n’entends plus que le battement de mon cœur dans mes tempes. J’ai
du mal à contrôler le tremblement de ma main.
“ - bonjour…
- Tu rentres ?
- Ecoute Louise, on ne va pas parler de ça
ici…
- Tu rentres, oui ou non ?
- J’arrives, ne bouge pas.
Je lui dis que
j’arrive et pourtant je ne parviens pas à quitter mon guichet. La vitre qui
nous sépare m’offre il est vrai une protection que j’hésite à abandonner.
Derrière moi, les filles ont arrêté de taper sur leur ordinateur pour suivre la
scène.
Je la rejoints
finalement.
“ - Tu ne
rentres pas ? Pourquoi tu ne rentres pas ? Pourquoi tu ne veux pas
parler ? Tu ne crois pas que ça pourrait s’arranger si tu voulais parler
de temps en temps, hein ? Réponds !
Elle parle d’une
manière froide en martelant ses syllabes et je comprends qu’elle a décidé de me faire payer mon
départ.
“ - Pourquoi
tu me fais ça, hein, pourquoi ?
Elle parle de plus
en plus fort. Je ne répons pas. A cet instant je ne pense qu’au scandale
qu’elle est en train de faire. Je ne sens que le regard des deux connes derrières leur vitre qui doivent se
sentir comme à guignol. Je prends Louise par le bras pour l’emmener vers la
sortie. Elle se dégage violemment.
“ - Tu ne me
touches surtout pas !
- Viens Louise, parle moins fort, on nous
regarde.
- Je m’en fous, tu entends, je m’en fous. Tu
me plaques comme une merde, tu me laisses toute seule du jour au lendemain et
monsieur ne veut pas de scandale, c’est ça ? Tu me prends pour une
conne ? T’as honte, j’espère !
- S’il te plait, Louise, arrête.
Je parle doucement,
presque un murmure. J’ai l’espoir fou de la calmer. Je la supplierais presque.
Mais je sais que ça ne sert à rien, que la machine est en marche et que rien ne
l’arrêtera. Je suis mort, tué par le ridicule.
“ - Alors,
c’est laquelle que tu baise ?
- Y’a personne Louise. C’est juste que nous
deux, ça ne va plus, c’est tout.
- Y’a personne Tu penses que je vais te
croire ? Tu ne sais rien faire tout seul, tu ne prends jamais de décision.
Ne me dis pas qu’il n’y a pas une salope derrière toute cette histoire !
Et Louise continue
de crier de plus belle et je finis par me laisser tomber dans un des fauteuils
de l’accueil et j’attends que ça se passe. Je ma laisse ensevelir par les cris
de Louise qui gesticule, arpente le hall, bouscule au passage le cendrier et
les plantes vertes. Les secrétaires du premier étage sont sorties de leur
bureau et observent la scène. Madame
Rosyne qui est du nombre, me regarde, effarée.
Je n’ose plus
regarder personne. Monsieur Pétilong, le contremaître du quai d’expédition,
débarque dans le hall après qu’une des deux filles du standard l’ait appelé. Il
attrape Louise par les épaules et la conduit fermement vers la sortie. Elle se
laisse faire bien qu’elle continue à crier. Quand il revient, je suis toujours
effondré sur mon fauteuil, à fixer la table basse recouverte de revues.
“ - Les
histoires de famille, c’est à la maison. Pas ici.
CHAPITRE
6
J'ai tué Louise. Des dizaines de fois, de
manières différentes. On fait des miracles avec un cendrier sur pied et même
avec une table basse, en y mettant du sien. D'accord, c'était en rêve, mais sur
le coup, ça m'a fait du bien.
Quand Louise a quitté le hall, escortée par
le contremaître, j'aurai donné n'importe quoi pour que le vieux linoléum
s'ouvre sous mes pieds pour m'engloutir.
Je l'ai fixé longtemps mais le sol est resté désespérément immobile. Alors, je
me suis réfugié dans les toilettes. J'en
ressors au bout d'un long, très long moment. Quand je regagne mon bureau, les deux secrétaires ne me
quittent pas des yeux. Je ne sais pas ce qu'elles attendent de moi, que je
pleure, que je parle, que je les envoie balader? Sans un mot je m'assieds. Pour
me donner une contenance, je remets un peu d'ordre sur mon bureau qui est vide,
mis à part quelques bons de commandes que j'empile soigneusement. J'ai envie de
me sauver, de courir très loin. Mais j'ai trop besoin de mon salaire à la fin
de la semaine. Je dois tenir jusqu'à demain, jusqu'à ce que j'appelle Jef.
L'après-midi est interminable. Quand il est
enfin dix-sept heures, j'attrape mon blouson et je file sans demander mon
reste. Je prends le bus qui va au centre commercial. Si ce soir je veux
échapper aux hamburgers, quelques achats s'imposent. Et surtout, je veux
oublier tout ce qui c'est passé cet après-midi. Et traîner dans les rayons d'un supermarché me
semble un bon moyen.
Bizarrement, je me sens un peu soulagé. Je
savais que Louise ne lâcherait pas si facilement, que ce serait sa petite
vengeance. Le scandale que j'appréhendais tant est maintenant derrière. Je suis
tranquille. Enfin, je pense. Elle peut très bien revenir ou me préparer autre
chose.
Un panier rouge à la main, j'arpente les
allées du supermarché à la recherche de mon repas. Je prends du pain, du
fromage, des yaourts et du café soluble, pour ma dose quotidienne de caféine.
Je craque aussi pour du chocolat et je termine par un détour par le rayon
librairie, où j'achète une édition de poche d'un polar à succès.
En me rendant vers les caisses, je passe
devant un miroir. L'image qu'il me renvoie n'a rien de flatteur. Mal rasé, les
vêtements chiffonnés, mon allure n'est pas des plus fraîche. Je fais donc
demi-tour, et je complète mon cabas avec des sous-vêtements et le nécessaire
pour rétablir un état d'hygiène acceptable chez un être humain.
Au passage en caisse la vendeuse a un petit
sourire en faisant défiler mes achats devant son lecteur optique. Au bip
qu'elle déclenche à chaque article, il me semble qu'elle ralentit
ostensiblement à mesure que se profilent sur le tapis mes dessous neufs. Elle
se fout de moi, j'en suis sûr. J'ai chaud tout à coup. Je lui tends ma carte
bleue sans la regarder. Une fois l'opération terminée, je marmonne un truc
incompréhensible en réponse à son au revoir.
Je me dépêche de rentrer à l'hôtel, en
essayant de ne plus pense à la caissière. Une fois arrivé, je fonce sous la
douche. Je m'installe ensuite sur mon lit, où je me gave de pain et de fromage
en regardant la télévision. Je me sens bien, détendu comme rarement. Le
programme est nul, un jeu de question- réponse, mais ça m'est complètement
égal, je savoure ce moment de calme. Je commence à comprendre ces types qui une
fois rentrés chez eux, ne décollent plus du canapé sauf pour aller pisser au
moment des pubs. Le Mâle après sa journée de labeur mérite bien un peu de
repos, non? OK, passons.
Après mon repas simple mais néanmoins
bourratif, je me prépare un café dans le
verre à dent de la salle de bain. L'instantané préparé avec de l'eau chaude du
robinet et assez moyen, d'autant que j'ai oublié le sucre. Il faudra que j'y
pense demain, tout comme il faudra que j'appelle Jef. Mais je ne risque pas de
l'oublier. J'hésite quant au moment pour lui téléphoner. Trop tôt, il pourrait
croire que je m'accroche à lui comme à une bouée de sauvetage. C'est un peu le
cas, mais il n'a pas besoin de le savoir. Dans la soirée, il risque d'être
sorti. Alors je décide de couper la poire en deux : je l'appellerai en début
d'après-midi.
Je passe d'une chaîne à l'autre et puis
j'éteins pour lire un peu. Il n'y a aucun bruit dans l'hôtel. J'ai l'impression
d'être le seul client. Je vais vérifier si la porte de la chambre est bien
fermée. Quand enfin je m'endors, il est
très tard.
CHAPITRE
7
Je me réveille en sursaut. Je regarde ma montre : il est neuf heures et je
suis donc très en retard. Je bondis hors du lit, je fonce dans la salle de
bains m'asperger le visage et de retour dans la chambre, j'essaye de démêler
dans la panique mes vêtements que j'avais abandonnés la veille au pied du lit.
Alors que je me débats avec une jambe de
mon jean, je m'arrête soudain. Ce que je suis en train de faire rime à quoi?
CUMPS ne va pas arrêter de tourner parce que je n'ai pas su me lever. Une des
deux secrétaires prendra ma place et voilà tout. Qu'est-ce que j'ai à perdre?
Les deux connes avec lesquelles je partage le bureau me détestent déjà et quoiqu'il arrive, mon contrat se termine à
la fin de la semaine. Je décide donc de prendre tranquillement une douche,
suivi d'un petit-déjeuner avant de les
appeler pour leur dire que je ne me sens pas très bien mais que j'arrive dès
que je serais passé chez le médecin.
C'est la première fois que je prends une
décision de ce genre. Cela fait une sensation bizarre mais en même temps pas
désagréable. C'est comme si je faisais l'école buissonnière.
Je prends donc mon temps. Quand j'arrive au
bureau il est presque onze heures trente. Celle des deux filles qui m'avait
remplacé à l'accueil, se lève pour regagner sa place dès qu'elle me voit entrer
dans le hall. Toutes les deux m'ignorent royalement quand je passe à côté
d'elles.
A midi, quand elles vont déjeuner, je me
rends compte que je n'ai rien prévu pour manger. Je vais jusqu'aux distributeurs
situés dans les vestiaires du personnel pour y prendre du café et quelque chose à grignoter. Des types qui
travaillent sur le quai d'expédition sont en train de prendre leur pause. Pour
eux aussi je suis transparent. Je ne suis pas vraiment de leur côté puisque je
travaille dans les bureaux. Le détail qu'ils ignorent c'est que ceux des bureaux considèrent que ma place
n’est pas avec eux non plus. Je crois pour voir dire que personne ne me
regrettera vraiment à la fin de la semaine, excepté peut-être madame Roselyne.
J'ai oublié mon livre à l'hôtel. Pour
passer le temps, je griffonne sur un bloc de papier en essayant de ne pas trop
regarder l'horloge. Il n'est pas encore treize heures. Je suis tenté de laisser
tomber, de ne pas appeler Jef. Je suis pratiquement sûr qu'il n'aura rien pour
moi de toute façon. Treize heures et deux minutes, je décroche le combiné. Je
compose le numéro de son portable pour avoir plus de chance de le joindre. Je
tombe sur sa messagerie. Je raccroche sans laisser de message. J'attends cinq
minutes avant de recommencer. Mes mains tremblent. Je prends une profonde
respiration et je vérifie le numéro sur la carte de visite qu'il m'a laissée.
Ça sonne. Jef ne réponds qu'à la troisième
sonnerie.
"- Allo!
Sa voix est assurée et forte. La mienne
fait dans le vibrato.
"- Allo, Jef ?
· Allo, parlez plus fort, je ne vous entends
pas.
· Jef, c'est moi, Greg.
· Ah Greg, comment vas-tu? Justement
j'attendais ton coup de fil. Bon, j'ai peut-être un truc pour toi. Voilà, on
développe une nouvelle branche dans l'entreprise. On travaille en
sous-traitance pour des instituts de sondage qui ont trop de boulots. Je te
passe les détails. En tout cas, en ce moment on recrute des personnes pour réaliser des questionnaires par téléphone. C'est
tout bête, il suffit d'appeler les gens chez eux, poser deux trois questions et
basta. C'est pas méchant. Le salaire est composé d'un fixe plus une commission
par questionnaire remplis. Voilà, est-ce que ça t'intéresse
Je ne sais pas quoi répondre. D'accord, ce
n’est pas l'emploi du siècle, le salaire ne semble pas mirobolant mais ça me
sort de l'impasse où je risquais de croupir pendant pas mal de temps.
"- ça me paraît plus que bien Jef.
Mieux que tout ce que je pouvais espérer. Merci, sincèrement, merci. Ça se
passe où ?
· Ici, à Paris.
· Ah...
Jef doit percevoir la déception dans ma
voix car il ajoute aussi vite :
"- On a une chambre de bonne qui ne nous sert à rien. C'est sous les
toits. Ce ne sera pas le grand luxe, mais tu pourras aller et venir comme tu
veux, tu seras chez toi. Pour le loyer on s'arrangera plus tard. Alors, tu
viens?
Là je dois reconnaître que Jef me scie les
jambes. Le matin, j'étais sûr qu'il me baladerait pour ne rien me proposer et
au final, il me propose un travail, un toit. Une nouvelle vie en somme.
"- Je savais pas que tu faisais Père
Noël à tes heures perdues. Je dois commencer quand?
· Y'a rien qui presse pour l'instant. Tu
termines où tu es actuellement et tu viens t'installer ce week-end. Alors, je
t'attends?
· Un peu que tu m'attends ! Je cours te
rejoindre.
· OK, rappelle moi demain, je te donnerai les
détails pour venir.
· A demain Jef, tu me sauves à un point que tu n'imagines pas.
· C'est rien. A demain Greg.
Un de mes défauts,
qui sont nombreux je le reconnais, est
de toujours craindre que mon
interlocuteur n'est pas compris à quel
point je lui suis reconnaissant quand ce dernier me rend service. Je suis
toujours pris d'un besoin d'insister lourdement pour le remercier. Parfois, je
dois même me contenir pour ne pas lui baiser les pieds. Enfin presque.
Là, j'ai envie de
bondir en hurlant dans les couloirs. Je
me sens léger, euphorique, Léonardo di Capprionesque à la proue d'un navire
hurlant "I'm the king of the world".
Quand le deux
filles reviennent de leur déjeuner, l'air béat et le sourire subtilement crétin que j'affiche semblent les surprendre.
Toutes les deux me regardent en se demandant si, en plus d'être le dernier des
salauds avec les femmes, je ne tâterais pas de la fumette en douce, pendant la
pause. Mais je suis si haut que rien ne
peut m'atteindre. Je me souviens d'une chanson dont le refrain disait : "
le futur est si lumineux que je dois porter des lunettes de soleil. " A
cet instant précis, c'est exactement la façon dont je vois la vie.
Et Louise n'est plus qu'un minuscule point
noir dans mon azur, pas même un nuage, non, juste une tout petite chiure de
mouche que bientôt j'effacerai.
CHAPITRE 8
L'après-midi est
passée comme un rêve. A dix-sept heures, mes voisines de bureaux m'ont regardé partir d'un air effaré : pour
la première fois depuis trois mois que je travaille chez CUMPS, je leur ai
souhaité une bonne soirée avec le sourire en prime. Pour un peu, je les aurais
embrassées si elles n'avaient pas été aussi connes. L'euphorie ne m'a
heureusement pas fait perdre le sens des réalités.
Mais dans le fond,
je suis d'une bonne nature : quand il tourne tout seul, j'adore le monde
entier.
Je fais un crochet
par le centre commercial où j’achète de
quoi fêter la bonne nouvelle de la journée, j’ajoute à mes achats un cahier et
un feutre bleu. Je vais même jusqu’à rechercher la caissière de la veille,
celle qui s’était foutu de mes sous-vêtements. Peine perdue, elle ne doit pas
travailler ce soir. D’ailleurs je ne sais pas ce que j’aurai fait. Je lui
aurais simplement souri peut-être.
Je rentre à
l’hôtel, prends une douche et je m’installe devant la télé pour manger. Je
découvre que finalement, certaines habitudes routinières ont du bon. Après tout où est le mal à recommencer chaque jour une
activité qui procure un peu de
satisfaction. Des milliards de personnes font bien quotidiennement les mêmes
choses qu’elles détestent sans que personne ne trouve cela choquant.
Une fois le repas
terminé, je prends le feutre et le carnet et je commence à dresser la liste de
ce que je ne dois pas oublier d’ici la fin de la semaine et le départ pour
Paris. Il s’agit surtout d’une liste des objets qui me semblent indispensables
bien que je sache que je peux pas m’encombrer : j’ignore complètement ce
que me réserve la chambre de Jef. Je trouverai sur place ce qui me manquera.
Et puis j’arrive au
point qui me semble le plus important de cette liste, le reste n’était que des
détours, des prétextes pour ne pas arriver à cette endroit précis : avant
mon départ, il me faudra récupérer certaines de mes affaires qui sont restées
chez Louise. Toute mes affaires en réalité, puisque je suis parti tel quel, les
mains dans les poches, avec pour tout bagage ma colère et l’envie de ne plus
revenir. Mais la colère n’a jamais vêtu son homme et un sac de vêtements me semble plus utile pour
l’heure. J’essaye de me souvenir des différents éléments qui composent ma garde
robe et de quelques objets auxquels je tiens le plus. Le reste, Louise en fera
ce qu’elle voudra, ce qui à mon avis se traduira par un nettoyage par le vide
de l’étagère et du tiroir qui représentaient les limites de mon territoire dans
le domaine “ louisien ”. Mais je ne perds pas de vue que tous ces
calculs, ces échafaudages de plans reposent sur un point délicat : je dois lui téléphoner pour
demander son accord. Je pars avec un
lourd handicap : j’ai horreur du téléphone et Louise et imbattable à
l’épreuve du dernier mot. Cependant, je ne peux pas y couper puisque je suis
parti en oubliant mes clés, comme d’habitude, dirait-elle. Si j’étais moins
étourdi, il m’aurait suffit de patienter qu’elle quitte les lieux pour
effectuer un saut rapide dans l’appartement. J’ai beau retourner le problème
dans tous les sens, l’évidence me nargue, je devrais l’appeler. Et comme le fer
doit être battu à bonne température, je décide de m’exécuter dès le lendemain
matin, en espérant un sursaut de mansuétude sa part, qu’elle n’est plus envie
d’assouvir sa vengeance certes légitime, mais qui m’emmerde.
Pour l’heure, j’ai
envie de profiter encore un peu de la douce euphorie qui m’accompagne depuis le
début de l’après-midi. J’éteins la télé ainsi que la lumière, et je m’étends
sur le lit d’où je laisse mon esprit filer
à sa guise.
Passées les joies
limitées que peut offrir le ciel couvert d’une soirée de fin d’hiver, celui-ci
revient vers les derniers jours qui se sont écoulés dans le but évident de
foutre en l’air l’autosatisfaction qui me réjouissait jusque là.
C’est quand même
étonnant cette constance de ma vie à dépendre de celle des autres. Il y a
quelques jours encore, Louise décidait du moindre de mes détails, aujourd’hui,
Jef m’offre la possibilité de me refaire mais je dois encore compter sur la
clémence de Louise pour récupérer ce qui m’appartient. Avouons qu’il y de quoi
descendre de son piédestal, aussi modeste fut-il. J’essaye de remonter aussi
loin que possible, mais je crois qu’il en a toujours été ainsi. J’étais un
enfant au caractère doux et conciliant, selon ma mère, et un gamin mou,
influençable et sans intérêt selon les différents instituteurs qui ont jalonné
ma scolarité. Même pour choisir une orientation après le bac, je m’en étais
remis aux conseils de mon père qui voulait surtout que je trouve rapidement un
travail et que mon salaire arrondisse ses fins de mois. Là aussi, le hasard a
plus agit que mes choix. Aujourd’hui, je l’avoue, ma carrière d’intérimaire
n’avait rien d’une vocation.
Et l’amour, me
direz-vous ? “ Pas mieux ”, répondrai-je. J’ai déjà dit que ma
vie sentimentale se résumait à rien. Un néant abyssal, un désert sans fond où
même l’échec donnait au moins la sensation d’exister. J’ai appris assez vite
que j’étais plus doué pour prendre des râteaux que pour rouler des pelles. Une
fois ces choses établies, j’ai usé de la dérision comme d’une armure, je me
moquais de moi avant que les autres ne le fassent. Dans mon catalogue personnel
de tares et de défauts, je suis quand même doté d’une forme de lucidité à mon
égard qui me met à l’abri de désillusions et de blessures inutiles. Il y a
quand même des failles dans la carapace, parfois je me laisse encore avoir,
mais dans l’ensemble, la protection est somme toute efficace.
La rencontre avec
Louise n’a rien d’un coup de foudre mais plutôt tout d’un malentendu orchestré
par un ami, du temps où il m’en restait encore quelques uns. Si Louise et moi
ne partageons qu’une seule chose, c’est le peu de goût pour les sorties, les
boîtes de nuits, les bars et les soirées entre potes. Il aurait fallu un
malheureux concours de circonstance, un coup de déveine, un hasard facétieux
pour nous mettre en présence l’un de l’autre. Mais il avait suffit de Pierre.
Je l’avais connu au lycée. Il avait décidé qu’on était amis, et comme je ne
suis pas du genre à contrarier les gens, j’avais laissé faire. Les années
passant, Pierre ne renonçait pas à son amitié malgré le peu d’enthousiasme que
je montrais en sa compagnie. Il nous arrivait souvent de sécher les cours
ensemble, mais les heures passées en sa compagnie ne changeaient rien à mon
opinion : Pierre était un crampon de première.
Plus tard il
rencontra une fille ave laquelle il s’installa rapidement. Je me croyais tiré
d’affaire, après tout la vie en couple sonnent souvent le glas des amitiés les
plus solides. Malheureusement, Pierre
était du genre fidèle. Aussi, il ne manquait jamais une occasion de m’associer
à son bonheur conjugal dès que l’occasion se présentait. J’ai donc eu droit à
la crémaillère de leur premier nid, les invitations régulières à dîner et à rester dormir (il est trop tard pour
rentrer à cette heure !), au déménagement vers un nid plus grand, aux
premières disputes, aux premières fissures dans le plâtre du bonheur et pour
terminer, à la séparation douloureuse pour tout le monde, moi y compris, du couple.
Je dis douloureuse pour moi car bien sûr, en qualité de meilleur ami, il était
inconcevable que je ne fusse pas le confident et le consolateur de Pierre.
Avant d’en arriver là, alors que tout était
pour le mieux dans sa vie, Pierre se mit en quête d’une petite amie pour moi.
Mon célibat forcé devait probablement
faire tache dans son décor. Son obstination à me trouver quelqu’un finit par
être payante et Louise entra dans mon existence
par la petite porte. Comment convaincre un type seul, un peu naïf, et vaguement
désespéré, qu’on a trouvé la perle rare qui lui convient ? On ne lui dit
pas. On lui fait croire que c’est elle qui vous a trouvé, que le coup de foudre
existe et que vous en êtes à l’origine. Et plus c’est gros, plus ça passe. Et
vous vous retrouvez quelques années plus tard, à vous demander tous les matins
ce que vous foutez là, pourquoi vous avez fait cette erreur à vingt ans qui
vous en coûte le double. Et vous maudissez le type qui est la cause de tout ça.
Apres la rupture de
son couple, Pierre a quitté la région pour aller plus au sud. Je suis sûr que
lorsqu’il repense à cette période, il doit encore rire du tour qu’il m’a joué.
L’enculé.
J’ai l’air de lui en vouloir, mais pas tant
que ça en vérité. Après tout, sans lui je serais probablement encore dans ma
chambre, chez mon père, à attendre qu’une chose arrive sans savoir quoi, à
rêver chaque soir, chaque week-end, en écoutant de la musique que je suis le
leader d’un groupe majeur du rock. La semaine, j’irais bosser, le samedi
j’irais répéter avec mes potes, ceux que Louise a fait fuir au fil des années.
On rirait des même blagues nulles qui nous faisaient déjà rire des années plus
tôt, on aurait même plus besoin de les dire, on y penserait au même moment et
ça suffirait. On passerait des heures à discuter musique, des derniers albums
de nos groupes mythiques qui ne passent jamais à la télé ou à la radio, on
dénigrerait tous ces jeunes groupes de
merde qui auront tout piqué aux anciens, mais sans le talent.
Et surtout, il n’y
aurait pas de filles pour venir dérégler cette mécanique bien huilée et inutile
que seraient nos vies. Sauf que ça ne s’est pas passé comme ça bien sûr. Il a
fallu que l’un de nous soit le premier à avoir une petite amie, qu’il soit moins disponible, que ses rêves de
gloire soient revus à la baisse pour devenir un emploi stable et un appartement
sympa mais pas trop cher. Il a fallu que Pierre s’en mêle. Parce que c’est moi,
Greg, le plus motivé de la bande, celui qui était prêt à tout sacrifier pour
tenter sa chance, le plus intransigeant, c’est moi qui ait craqué le premier.
Pourquoi a-t-il
fallu que Pierre s’en mêle et s’emmêle ? Car après tout, il aurait pu
faire un choix qui me convienne, trouver “ La fille “ dont je ne
rêvais pas mais qui serait devenu mon idéal féminin. Son initiative, c’était un
peu la loterie et je n’ai jamais eu de chance au jeu. Dans la famille
“ pas de bol ” je voudrais Greg : bonne pioche.
Merde, il fait
chier ce con, si un jour je le retrouve… Ben quoi, si je le retrouve ?
Rien évidemment, après toutes ces années, je me vois mal lui faire des reproches, lui dire :
“ dis donc vieux, merci bien pour le cadeau, t’avais pas pire à me
refiler comme copine ? C’était une fin de série, une laissée pour compte
dont personne ne voulait et t’as pensé à moi ? “ Et lui
répondrait : “ Ben quoi, t’étais pas content au début de l’avoir
cette fille ? Tu te voyais pas amoureux d’elle ? Parce qu’entre nous,
tu crois pas que t’étais mal barré ? D’accord c’était pas la fille de tes
rêves mais sérieusement, dans ce domaine, des rêves, t’en avais pas des tonnes
à l’époque. Et puis surtout, personne t’as obligé à rester jusque là, à fermer
ta gueule et à subir. Alors tes reproches, je m’assieds dessus. ”
Et il n’aurait pas
tors. Sauf pour les rêves. Je n’en n’ai jamais manqué en ce qui concerne les
filles. Mais rien n’est arrivé comme je l’aurais souhaité. C’est tout. Même
lorsque j’étais avec Louise, je n’ai jamais cessé d’espérer quelqu’un d’autre.
A la moindre occasion, ça partait au quart de tour. Il suffisait d’un regard
croisé par hasard, d’un sourire, d’un geste et je m’emballais. Seulement dans
ma tête, jamais plus loin.
Je me souviens de
cette fille, par exemple, dont j’avais partagé le bureau le temps d’un
remplacement. Je n’avais échangé que quelques paroles avec elle, le minimum
nécessaire pour qu’elle m’explique ce qu’on attendait de moi. Et pourtant ça
avait suffit. Comme je n’avais pas un tempérament de dragueur et que je suis
plutôt discret, au bout d’un moment, les filles baissaient leur garde pour
m’oublier ou quasiment lorsque j’étais là. Ce fut encore le cas. Je suis
certain qu’elle n’a jamais soupçonné ce qui se passait sous mon crâne pendant
toute cette période. Je la regardais à la dérobée dès que j’en avais l’occasion,
éventuellement je lui souriais quand j’en vais le courage. Mais jamais une
parole ne fut prononcée, aucun sujet personnel ne fut abordé, je n’ai jamais su
où elle vivait, si elle était célibataire, et elle ne m’a jamais rien demandé.
Elle n’a jamais rien su non plus de ma
douleur, chaque fois qu’elle répondait au téléphone en ma présence, que le ton
de sa voix changeait, qu’elle riait à une plaisanterie que je ne pouvais
entendre. Ces appels arrivaient toujours aux mêmes heures. Parfois, je comprenais
qu’elle aurait aimé que je sorte pour parler plus librement, ces réponses alors
se limitaient à des “ oui / non ”, des phrases inachevées, des
demi-mot. Mais c’était ma petite vengeance, quand elle disait : “ je
ne peux pas parler ”, de ne pas comprendre et je restais devant elle, le
nez dans des papiers auxquels je ne comprenais rien parce que j’essayais de
saisir leur conversation. Et je les détestais, l’un comme l’autre. Je n’étais
pas jaloux du type à l’autre bout du fil, mais de ces conversations que je
n’aurais jamais, ni avec elle, ni avec une autre.
Vu d’ici, c’est
ridicule, je sais bien mais on ne contrôle pas tout dans la vie. Heureusement,
j’ai toujours su qu’il ne fallait pas aimer au-dessus de ses moyens. Cela m’a
au moins permis d’échapper au ridicule, si je lui avais avoué ce que je
ressentais pour elle, ou une autre.
J’abandonne la
fenêtre et regarde le réveil. Il est plus d’une heure du matin. J’appellerai
Louise tout à l’heure, mais là, il faut que je dorme.