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parler fait fuir les betes

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parler fait fuir les betes
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19 octobre 2007

XI

». Une boulette de papier atterrit sur mon bureau. « Puisque tu es intime avec le boss, touche lui un mot à propos de nos salaire... ». Le billet anonyme s'en va finir ses jours au fond de la corbeille. Sans même me retourner, je me mets à mon travail et appelle mon premier sondé de la journée. Quand la matinée se termine, Emma m'attend en bas de l'immeuble. Nous comblons la gène de cet instant où nous nous retrouvons seuls par des sourires. « - bon, on va où ? C'est elle qui rompt le silence. – je ne sais pas. Où tu veux. Je ne connais pas le quartier. – Ok, je connais une pizzeria pas loin et pas chère. – Va pour la pizza alors. Nous marchons côtes à côtes, je l'écoute parler. Elle enchaîne les phrases au fil de ses idées. Je m'accroche pour la suivre car elle marche vite, elle parle vite. Emma me donne l'impression d'être toujours en mouvement de crainte de s'effondrer si elle s'arrêtait un instant. Je souris parfois en la regardant, pour marquer mon attention, je souligne mon intérêt d'un « hum hum » qui se veut convaincant, mais au final, je me demande pourquoi je suis là, à l'écouter alors que si n'importe qui d'autre était à sa place, ce brouhahas me semblerait insupportable. Nous arrivons devant le restaurant italien. L'endroit est petit et chaleureux. Nous nous installons l'un en face de l'autre, après avoir commandé, à nouveau le silence vient se glisser entre nous. Je ne sais pas si je dois évoquer la soirée d'hier ou ne rien dire. Je ne sais pas quoi dire, je ne sais pas quoi faire. Je définitivement inapte à tous ces jeux de séductions qui semblent obligatoires et naturels chez les autres. Je me contenterais bien de rester assis là, à regarder Emma parler et parler encore. Sa présence me suffit, être à côté d'elle me comble. Pourquoi en faudrait- il plus ? Je sais pourtant que ce n'est pas comme cela que les choses sont, il faudra à un moment précis, mais j'ignore lequel, que je trouve le courage d'aller plus loin même si je n'en n'ai aucune envie. Vient le moment du café. Je n’ai pas retenu grand-chose de la conversation, son fils va mieux, le père de celui-ci ne s’y intéresse pas vraiment, elle est fatiguée de courir et de tout assumer, elle supporte de moins en moins le bureau mais n’a pas vraiment le choix. Voilà, ce qu’il me reste de deux heures de verbiages en sa compagnie. J’ai en plus l’impression de mélanger la conversation de la veille et celle d’aujourd’hui ; à moins que tout simplement, Emma ne se répète. Nous voilà sur le trottoir, au moment de se quitter quelques heures. Un au revoir sans effusions particulières, je crois que ni elle ni moi ne garderons un souvenirs impérissable de ce repas, même si chacun a assuré à l’autre avoir passé un moment très agréable. Ce doit être une formule d’usage, j’imagine. Je ne sais pas trop ce à quoi je m’attendais en réalité ; peut-être à cette petite étincelle magique qu’il y avait eut la veille, cet instant indéfinissable où on se rend compte qu’on est bien. Un peu comme le premier baiser qu’on échange avec une fille, tous les autres ne sont qu’une tentative d’en retrouver les sensations, mais seul, le premier a cette saveur particulière. A peine suis-je parti de mon côté que déjà j’ai envie de la retrouver. Je ne comprends pas trop ce qui se passe. Je regarde ma montre, j’ai juste le temps de retourner chez les rois de la bricole pour acheter ce qui me permettra de monter mon étagère. Durant tout le trajet, je revis le repas, j’essaye de voir ce qui a pu ne pas fonctionner. Je ne vois rien de particulier, tous les éléments de la veille étaient réunis pourtant. Je décide de me laisser la chance d’une autre rencontre, une réussie, l’autre ratée ; difficile d’en tirer une conclusion.
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31 août 2007

X

Je glisse la carte dans la poche de mon jean et descends quatre à quatre l’escalier en colimaçon dont le bois usé craque sous mes semelles.

J’ai repéré à quelques pâtés d’immeubles, une grande surface spécialisée dans le bricolage. Je devrais y trouver tout ce dont j’ai besoin.

Le magasine se trouve en sous-sol, éclairage cru, pas de fioritures dans la présentation des articles : ça sent l’environnement viril du mâle bricoleur, celui qui n’ignore rien du cruciforme, du compresseur, du couple moteur des perceuses. Ici, c’est l’antre de « ceux qui savent », qui appelle les choses par leur nom : ils disent une latte ou une baguette quand vous, vous parlez de bouts de bois. Le genre d’endroit où les vendeurs se moquent ouvertement de vous quand ils on repéré que vous étiez novice dans le domaine, où l’on croise des types mal fagotés, en bleu de travail ou en jeans poussiéreux, qui sentent le plâtre, la sueur et le white spirit. On les reconnaît facilement car ils n’hésitent pas, se déplacent dans les rayons d’un pas décidé. Ils savent où trouver ce dont ils ont besoin, pas leur genre de demander à un vendeur, d’ailleurs ils se connaissent, entre spécialistes, on s’échange des conseils, on fait part des nouveautés. On repère les intrus.

Moi, je ne sais même pas ce que je suis venu chercher. Des idées, je crois, pour transformer moins de 20 mètres carrés gris et tristes en un endroit sympa qui me ressemble. Pas question, bien sûr de m’adresser à un conseiller, le type trop content me refourguerait sans peine la parfaite panoplie du petit bricoleur du dimanche, surnommé aussi »le pigeon ».

Alors, je tourne pendant près d’une heure dans les rayons, repassant plusieurs fois devant les mêmes sachets de vis, clous et outils divers et variés. Je ressors avec une étagère en pin, bon marché, que j’ai décidé de repeindre dès qu’elle sera montée. Une fois chez moi, je me rends compte que je n’ai ni marteau ni tournevis pour l’assembler.

Je suis quitte pour une nouvelle visite dans l’enfer de la bricole, mais je laisse ça pour demain, pour le moment j’ai à peine le temps de manger un morceau et filer au bureau.

De nouveau dans le métro, de nouveau le même trajet. Je suis capable à présent de le faire les yeux fermés. A défaut, je lis. Je me repère au bruit des portes pour les arrêts, parfois même à l’odeur qui change selon les stations. On a beau s’enfuir aussi loin que possible, la routine nous rattrape toujours.

J’arrive au bureau, au moment de franchir la porte, je sens mon cœur s’emballer sans raison. Ou plutôt si, je connais la raison : Emma. La perspective de le voir me fait paniquer. Je ralentis mon allure, prends de grandes inspirations, j’essaye de me calmer, de me raisonner. Je me lance et entre dans la vaste pièce. Emma est là à sa place, les yeux sur son écran d’ordinateur. Je m’installe en face d’elle après avoir salué les autres. J’ai réussi à éviter tout contact avec eux. Pas de poignées de mains, pas de bises obligatoires chaque matin. J’ai toujours eu horreur de ces rituels, on pose la joue contre celle de l’autre, on émet un bruit qui ne ressemble à rien, les plus hardis posent une main sur l’épaule, on se dit « ça va ? » sans écouter la réponse, parce qu’on s’en fout.

Ici, on se contente d’un simple bonjour, et ça me ça amplement.

Je m’assied donc en face d’Emma, allume mon pc, je jette un coup d’œil au listing posé sur mon bureau, histoire de découvrir le thème du jour de nos interrogatoires téléphoniques. En réalité, je ne vois rien, je suis incapable de me concentrer. Emma a répondu comme d’habitude à mon salut, ni plus,ni moins. Un petit sourire, un petit mouvement de la tête et c’est tout. Qu’est-ce que j’attendais ? Je ne sais pas, quelque chose de différent sans doute, un petit détail qui aurait montré que la soirée de la veille avait spéciale pour elle aussi. Je ne peux pas m’empêcher d’être déçu. J’ouvre mon tiroir pour y prendre un crayon. Posé sur celui-ci, je découvre un post it collé, sur lequel une écriture ronde me dit : » Merci pour hier, tu fais quoi ce midi ? E.».

Je relève la tête et voit Emma qui me sourit et me gratifie d’un clin d’œil discret mais terriblement efficace. Je me sens bêtement rougir. Mon premier réflexe est de vérifier que personne ne m’a vu ainsi, puis je prends le post-it et note dessus : » Je déjeune avec toi… ».

La surprise causée par son message m’évite de réfléchir à ce que je suis en train de faire. Je me lève de mon siège, me penche un peu vers le bureau d’Emma et pose le carré de papier jaune sur son écran. Sourire. Quelques secondes plus tard, le post-it fait un dernier voyage, porteur du message: »ça marche… ».

Nous échangeons un dernier sourire, un dernier regard peut-être un peu plus soutenu que les autres, et puis chacun revient à son listing et sa liste de numéros de téléphone.

Le thème du jour porte sur les produits laitiers, les prix, les goûts, la fréquence de consommation. J’ai parfois du mal à saisir la finalité de toutes ces questions, qu’est ce qu’on peut bien faire de toutes ces réponses ? J’imagine assez mal les conclusions que l’on peut tirer de la quantité de yaourt absorbée

par un ménage en un mois, à part peut être augmenter la production de fraises et booster les vaches dans les laiteries…

La matinée passe donc ainsi, entre fromage et dessert. Jef passe me voir, me demande si je suis d’accord pour l’invitation du soir. Je me vois mal refuser l’invitation de mon patron, ami, logeur. Et puis je me demande ce qu’elle cache, qu’ont-ils donc à me dire qui ne puisse l’être au bureau. Jef est satisfait de ma réponse et le manifeste d’une main qui me broie l’omoplate et d’un « on t’attend dès que tu as fini ici alors ! » que tout le monde présent peut entendre. Dès qu’il part, je sens le regard des autres sur moi, je peux les entendre penser « Ok, c’est son pote, mais c’est pas une raison pour nous le faire sentir à la moindre occasion… ».

7 août 2007

IX

A mon tour je descends dans le métro. Je ne sais dans quelle direction est partie Emma, j'enfile les couloir sans m'en rendre compte. Je me passe et repasse en boucle les dernières minutes de la soirée. Emma qui revient en courant pour déposer un baiser sur ma joue. On dirait une mauvaise scène dans un mauvais téléfilm. Je peux sentir encore le contact de ses lèvres sur ma peau. C'est bizarre et bon à la fois. Je m'assieds dans la rame qui vient d'arriver, j'essaye de faire attention aux stations qui défilent, mais je n'y arrive pas, je suis resté ailleurs, sur un bout de trottoir de banlieue.

J'arrive chez moi sans trop savoir comment, une fois dans mon cagibi, sans même prendre le temps d'allumer la lumière, je m'allonge, je ferme les yeux. Je n'ai pas l'intention de dormir, je veux juste me souvenir.

Je sais que ce n'est rien de plus qu'un insignifiant baiser sur la joue et pourtant je m'y accroche, comme je m'accroche à tout le reste: ses mots, ses regards, ses gestes.

Ce ne sont que quelques brindilles que je tiens au creux de la main mais qui me paraissent si précieuses pourtant. Je me sens à la fois triste et heureux, euphorique et abattu.

Les heures défilent, les premières lueurs du jour se laissent deviner. Je n'ai pas fermé l'oeil et pourtant je ne suis pas fatigué. Je prépare du café, ouvre les placards à la recherche de quelque chose à grignoter. Je ne suis pas encore très au point sur ce plan, aussi je ne trouve rien à me mettre sous la dent.

Je m'installe devant la fenêtre, j'ai l'impression d'avoir rêvé les dernières heures, que rien n'est vrai, que je vais me réveiller et tomber de haut. Je ne sais pas ce que je dois faire quand cet après-midi, je reverrai Emma au bureau. Feindre qu’il ne s’est rien passé? Évoquer à mots couverts la soirée d'hier?

Stop! Je me calme. Je ne vais rien dire. Après tout, il s’agit juste d’un pot entre deux potes, même pas amis. Pas de quoi fouetter un chat, ni en faire un plat. Si Emma en parle, ce sera très bien, sinon. Sinon, rien. Voilà tout.

Mes vieux démons me reviennent, moi qui me croyais devenir quelqu'un d'autre. Je pourrais tout de même passer quelques heures avec une fille sans imaginer tout de suite je ne sais quelle histoire.

Il faudrait que je bouge pour arrêter de penser à tout ça. M'occuper l'esprit de n'importe quoi pour ne pas s'aventurer dans des zones que je connais déjà pour les avoir trop fréquentées.

Je regarde autour de moi dans la chambre. J'ai juste déposé mes sacs, quelques vêtements éparpillés attestent de ma présence ici, mais à part ça, je ne trouve rien qui me ressemble. Ou plutôt, si, cette chambre me ressemble trop. Un désordre, rien de construit, rien de rangé, rien de fini.

J'ai passé une bonne partie du temps avec Louise à imaginer ce que je ferai sans elle. Maintenant que je suis seul, je passe mes journées à rêver à ce que je ferais si j'étais avec Emma. Entre les deux: rien. Le vide que je remplis de rêve, de bulles de savon prêtes à crever au moindre clou qui dépasse. Suis je donc incapable de vivre, tout simplement? Cette existence ne ressemble à rien, c'est à peine une ébauche, un brouillon confus et illisible.

Je me sens mal, tout à coup. Pas malade, non, mais mal. Comme si je me rendais compte que j'allais droit dans le mur et que rien ne pourra me faire changer de trajectoire.

Louise est un mauvais souvenir, Emma est un joli rêve. Et moi je me perds entre les deux. Je dois réagir, je dois être quelque chose. Je décide de commencer en mettant de l’ordre dans cette pièce où je suis sensé vivre. J’attrape ma veste et sors pour aller acheter à l’épicerie au coin de la rue, de quoi donner une nouvelle jeunesse à cette chambre défraîchie. En refermant la porte, je trouve fixée dessus à l’aide d’une punaise, une carte. Rédigé par une main féminine, toute en courbes et en rondeurs, le petit mot m’invite à dîner le soir même avec mes propriétaires. Pour souligner le côté officiel, l’épouse de Je a pris soin de signer de leur nom de famille et nom de leurs prénom.

Je me demande ce qu’ils peuvent me vouloir. Notre dernier tête à tête n’était pas des plus réussi ni des plus convivial. Peut-être que Sonia désire me laisser une seconde chance de me connaître ? Peu probable : elle ne m’a même pas laissé la première.

 

23 juillet 2007

VIII

 Tu viens d'où exactement? Tu parles assez peu en fait. Mis à part que tu sois pote avec le boss, je ne sais pas grand-chose de toi.  C’est sans doute parce qu’il n’y a pas grand-chose à dire. En fait, je viens d’arriver il y a quelques jours. Disons que je sors d’une période pas très marrante et Jef me donne un petit coup de main.  Tu sors de prison ?  Heu…non. Pourquoi, j’en ai l’air ?  Non, pas vraiment.  Remarque, à la réflexion, c’est un peu ça. Je viens de quitter une fille avec qui je vivais depuis pas mal d’année.  Et c’est elle que tu compares à une prison ?  Plutôt la vie avec elle. Emma me regarde, songeuse. Difficile de deviner ce qu’elle pense mon histoire. – Et c'est toi qui es parti? – Oui, c'est moi. Comme ça sur un coup de tête. Il était temps, je crois. – Et maintenant ? – Maintenant? C'est une autre prison, le gardien a changé, ce n'est plus la même cellule, les barreaux ne sont plus du même métal, mais ça reste une prison. Elle sourit. – Ça donne pas vraiment goût à la liberté ton histoire. Elle te manque à ce point? – Non, pas le moins du monde. C'est juste......., j'ai l'impression de m'enfermer dans une autre routine, les jours s'enchaînent, invariablement et je crois ne pas pouvoir y faire grand chose. C'est plutôt démoralisant à la longue. Désolé, c'est mon côté tristounet qui ressort. – T'en fais pas je suis pas bien gaie non plus. On a tous notre lot. « chacun porte sa croix » comme disait je sais plus qui. Elle rit. J'aime son rire, mais je suis incapable de lui dire. Ma vie serait sans doute différente si je savais dire ce genre de choses, ou même les choses, tout simplement. Pourquoi est ce donc si difficile? Je ne sais pas si c'est de la pudeur ou de la peur. Un peu des deux sans doute. Un drôle de mélange qui me coupe des autres. On me croit froid et distant, même méprisant parfois. Ce n'est qu'un masque. Hé, Ho ce n'est qu'un masque!! Je ne suis pas ce dont j'ai l'air, je vous jure, regardez-y de plus près. Emma a repris la parole. Elle me raconte son fils, le père de celui-ci, elle se raconte un peu. Elle ne se plaint pas, c'est plutôt comme un trop plein qu'elle évacue de cette façon. Elle lâche du lest pour se sentir plus légère. Peu importe que ce soit moi ou un autre qui l'écoute. Je comprends qu'il n'est pas nécessaire de lui répondre. Pas de conseil à lui donner, d'ailleurs je ne serais pas crédible dans ce rôle. Il n'y a qu'à tendre l'oreille, soutenir son regard, le reste elle s'en charge. C'est son histoire, elle la connaît par coeur, ça doit faire des dizaines de fois qu'elle se l'est mentalement racontée. Elle n'attendait que le moment propice pour ressortir tout ce qu'elle avait accumulé. Quand le serveur vient pour encaisser l'addition et nous faire remarquer qu'il est temps pour lui de fermer, il est près de 23 heures. Ni elle ni moi n'avons vu le temps filer. Emma se souvient soudain qu'elle a un fils qui l'attend chez sa voisine. Elle attrape sa veste et son sac   et file vers la porte pendant que je règle l'addition. Quand je sors, elle m'attend sur le trottoir. – Désolée, je dois partir. – Pas de problème, allez dépêche -toi; – En plus, je t'invite et c'est toi qui paye. Je crois que tu n'accepteras plus mes invitations à l'avenir. – Qui sait? On verra bien la prochaine fois si je refuse. -  D'accord, on verra ça. Bon, ben à demain? – À demain. Emma part vers la station de métro toute proche quand elle semble se raviser. Elle fait demi-tour, revient vers moi à grandes enjambées puis, une fois devant moi, elle m'embrasse sur la joue et murmure : – merci de m'avoir écouté, ça m'a fait du bien. Je ne sais pas trop quoi répondre alors, je grimace un sourire et marmonne : – Pas de problème, si ça peut rendre service... Mais déjà, elle a disparu dans l'escalier de la station.

4 juillet 2007

VII

Je ne peux pas faire autrement que me conduire toujours comme si je ne pouvais prétendre qu’aux miettes que la vie m’abandonne, ce n’est pas un complexe d’infériorité ou une humilité exacerbée, c’est juste que je ne suis pas sûr qu’elle autre chose à m’offrir. Nous allons dans un café situé au bas de l’immeuble. Emma semble y avoir ses habitudes car le serveur la salue par son prénom à notre arrivée. Nous nous installons à une table un peu à l’écart, moi un peu gêné, elle, elle semble dans son élément mais à vrai dire, au bureau elle semble aussi dans son élément. C’est toute la différence entre des personnes comme Emma qui trouvent leur place instinctivement quel que soit l’endroit et d’autres comme qui comme moi donnent l’impression de perpétuellement s’excuser d’être là. Le serveur arrive instantanément  pour prendre notre commande. Il faut dire qu’à cette heure-ci, les clients sont rares. Sans surprise, nous prenons deux grands cafés. Je souris gauchement, pour me donner une contenance, je fais mine de regarder autour de moi, pour découvrir les lieux, sauf que, excepté une affiche pour un match de football, une plante verte en phase terminale de dessèchement et quelques tables, il n’y a pas grand-chose à regarder. Emma me sourit. Je me lance - Tu viens souvent ici ? Je reconnais qu’on a déjà fait  mieux comme entrée en matière. - Je viens chaque fois que je n’ai pas envie de rentrer chez moi tout de suite. C’est comme un sursis  avant de retrouver Tom, ses couches sales, ses pleurs et la lessive. C’est pratique, pas loin du bureau et le serveur me laisse tranquille. - C’est à ce point pénible ? - Pénible, non. Mais j’imagine qu’il y a des femmes à qui ça convient bien. Pour moi ça reste une corvée. J’adore mon fils, mais l’amour ne veut pas dire obligatoirement torcher des mômes ou faire la boniche pour un mec.  Le quotidien, c’est ce qui nous tue à petit feu, non ?  Tu parles d'or. Tous les jours la même chose, il y a de quoi déprimer. Mais bon, j'imagine qu'on n'échappe pas à son destin. Elle sourit tristement. Mais même sans joie, son sourire me touche. J'ai envie de la voir sourire encore. A cet instant, je me rends compte que je n'ai pas envie qu'elle me quitte ce soir, ni demain, ni plus tard. Parce que j'ai envie d'être celui qui pourrait redonner un peu de gaieté à ce sourire, à son regard, à sa vie. Même si je sais que je ne serai jamais celui-là, parce que je n'ai jamais rendu personne heureux, à commencer par moi. J'aimerais être capable de la séduire, là maintenant, tout de suite, trouver les quelques phrases qui lui feraient oublier pendant quelques heures les couches, le ménage, sa  vie. Être drôle, brillant, lui faire comprendre d'un regard qu'elle compte. Un miroir derrière elle me renvoie l'image d'un type, perdu entre deux âges, qui joue nerveusement avec le papier d'emballage de son sucre, la jambe droite en perpétuelle agitation, marquent le rythme imaginaire de son inexistence. Je viens de descendre d'un coup deux échelons sur l'échelle pas bien haute de mon estime personnelle. Comme si j'en avais besoin, les circonstances me remettent à la place qui est mienne. Une fille me propose un café et déjà j’ambitionne de la séduire. Hé, ho, Greg, réveille toi là !! Tu te prends pour qui ? Redescends sur terre, ce n’est qu’un moment café, rien de plus et c’est déjà beaucoup pour toi. Je lui souris, comme pour partager la connivence de sa dernière phrase,  pour montrer que je suis sensible à son sens du second degré. Mais au fond, elle ne pouvait pas mieux dire. - J’imagine que si on regarde bien autour de soi, on  peut deviner que tout le monde s’arrange avec la vie, on fait avec ses désillusions, ses rêves qui se perdent, ses déceptions. Je me surprend moi-même, sortir une phrase aussi longue, sans avoir réfléchi, d'un trait. Je n'en reviens pas. Pour un peu, je serais fier de moi. Emma me regarde sans rien dire. J'imagine que le niveau de ma réponse la laisse bouche bée. Je souris, satisfait du petit effet que je viens de réussir.  Euh....tu sais , c'est pas non plus le goulag ou Cosette et les misérables. D'accord, je rigole pas tous les jours, mais ça va, je ne me plains pas. Les couches, tout ça , ce ne sont que des mauvais moments à passer. Dans quelques années ce sera oublié. Tu prends toujours tout au sérieux comme ça? T'as tout faux Greg, tu croyais marquer des points mais là, t'es dans un compte négatif.  Je plaisantais aussi. Désolé, je n'ai pas un humour très efficace. J'essaye de m'accrocher aux branches disponibles mais aucune d'elles n'est assez solides pour m'éviter de sombrer dans le ridicule.  Non, non, c'est moi. Je suis plutôt nulle pour comprendre les plaisanteries. Après un silence qui dure le temps necessaire pour le malaise s'estompe, Emma semble avoir à nouveau envie de parler.

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19 juin 2007

VI

CHAPITRE 19

 

 

Quand j’arrive au bureau, Emma n’est pas là. Jasmine m’apprend qu’elle ne viendra pas ce matin car son fils est malade. Passé la déception de ne pas la voir aujourd’hui, celle de comprendre qu’elle n’est pas libre la remplace aussitôt. Je m’y attendais c’est vrai, mais tout de même, la nouvelle me fait donne un mauvais petit coup au moral.

La première partie de la journée se passe sans relief : des appels, des questions, des réponses. Je me transforme en boite vocale le temps de quelques heures. Je m’efforce de ne pas cogiter. La pause café se déroule dans le silence. Jasmine ne lâche pas son téléphone portable tandis que Paul enchaîne les barres chocolatées. Je reste en tête à tête avec mon café. Puis retour devant les ordinateurs, à nouveau des appels, des questionnaires jusqu’au début de l’après-midi. Lorsque je sors, je me sens un peu perdu, je me rends compte que l’absence d’Emma provoque un vide dans cette journée. On a beau essayer d’être vigilant, la vie se plait à nous réserver de ces petites surprises plus ou moins agréable. Je dis « plus » car, bien sûr il est agréable que quelqu’un occupe vos pensées, de se dire qu’on va retrouver une fille plutôt pas mal et qui visiblement apprécie votre compagnie, mais je dis « moins » car je sais que tout ceci n’est qu’un leurre, une histoire comme une parenthèse qui n’ira pas plus loin qu’une pause café. Emma à quelqu’un dans la vie et moi tout à coup, je me sens seul.

J’essaye de combler l’après-midi comme je le peux. J’utilise des stratagèmes pour la chasser de mon esprit, parfois je croise une femme dont l’allure me rappelle Emma, je sens alors mon coeur qui s’accélère, je change brusquement de direction. C’est stupide, je le sais bien, je ne suis qu'un gamin, un ado boutonneux qui se referme comme une huître devant les filles. Je reviens plusieurs années en arrière, à une époque que je préfère oublier en général. J'ai envie d'aller me coucher et de dormir longtemps, jusqu'à oublier Emma.

 

A force de marche, de lèche-vitrine et de cafés bus dans des fast-food, il est déjà l'heure de retourner en banlieue pour retrouver Paul, Jasmine et notre joyeux panel à sonder. La rame de métro est bondée, remplie à crever d’hommes et de femmes qui viennent de terminer leur journée de travail et qui n’aspirent plus qu’à rentrer chez eux. Ils ont presque tous le regard dans le vide, perdu,hypnotisé par leurs pensées,leurs soucis, les problèmes de factures, les emmerdes au bureau, les amours qui s’éteignent ou qui ne veulent pas naître. Ou simplement, ils se réfugient dans ce rien, à l'abri dans la musique de leur baladeur pour se protéger des autres, qui leur sont semblables, leur parfait reflet. Et puis parfois, il y a une jeune fille, qui se regarde dans la vitre, qui parvient à oublier la présence des voyageurs, qui ajuste une mèche de cheveux, vérifie son maquillage et qui, par ses gestes anodins laisse entrer un peu de vie dans ces voitures de morts-vivants.

Je suis un peu en avance, je vais déposer mon blouson sur le dossier de ma chaise quand j'aperçois que celui d'Emma est posé à sa place. Je la cherche du regard et la vois dans le bureau de Jef. Je ressens comme un soulagement : la journée n’est pas définitivement perdue puisque je la verrai un peu ce soir. 

J’essaye de me maîtriser avant qu’elle en reprenne sa place devant moi. Je me rends aux toilettes histoires de ne pas trépigner sur place.

Une fois calmé, je retourne m’asseoir. Emma est là. Je ne peux réprimer un sourire. Elle a bien du s’apercevoir que mon « bonsoir » était un peu plus fort, un peu plus joyeux que d’habitude. Parfois je suis pire qu’un livre ouvert : un véritable aquarium.

_ Ton garçon va mieux ?

_ Ça va, merci. La fièvre est retombée. A cet âge, ils se remettent bien plus vite que nous.

_ Tant mieux, alors. C’est ton mari qui joue les nounous ce soir ?

Je regrette aussitôt ma question. Trop directe. Elle va se rendre compte que je me fous de savoir qui garde son bébé mais que la seule chose qui m’intéresse c’est : a-t-elle un mari ?

_ Non, c’est ma voisine qui garde Tom. Je ne vis pas avec son père et de tout façon, in n’est pas du genre à s’occuper d’un gamin toute la soirée.

Je ne sais pas quoi répondre. La seule réponse qui me vienne à l’esprit est :

_ Ah, ok.

Pas très brillant, j’en conviens, mais ça a le mérite d’être une réponse qui convient en toute circonstance. Je ne sais pas si je peux lui demander s’ils sont séparés, sils vivent librement chacun de son côté, si il a un boulot prenant. Est-ce qu’on peut poser toutes ces questions sans paraître top curieux ou inquisiteur ? Et voilà mes vieux démons qui reviennent. Là où n’importe qui relancerait la conversation par ces quelques phrases, je me fais des noeuds au cerveau. Emma me regarde. J’imagine qu’elle attend quelques mots de ma part. Je lui souris et me tourne vers mon écran.

J’ai envie de me mettre des baffes. Je n’ose plus la regarder jusqu’au moment de la pause. Une fois que chacun se retrouve derrière sa tasse de café, j’ouvre à nouveau la bouche.

- Il travaille dans quoi ton copain ?

- Il est commercial, toute la journée sur les routes, le soir dans les restaus, le week-end il passe nous voir s’il n’a rien de mieux à faire.

Difficile de ne pas percevoir le ton désabusé dans sa voix, malgré son sourire.

- Et tu y arrives toute seule avec le bébé ? Il a quel âge au fait ?

- Tom a deux ans. Son père n’était pas d’accord pour que je le garde, alors j’assume. Et puis j’ai une voisine géniale qui m’aide beaucoup.

- Ça doit pas être facile tous les jours, non ?

- Pas plus, pas moins que pour tout le monde. C’est facile pour toi ?

- Sans plus. Mais je ne peux pas me plaindre.

Je fais attention de ne pas aller plus loin sur le chemin des lamentations. « Rien de pire qu’un type qui pleure sur lui-même à la première occasion ». (Livre du parfait séducteur, chapitre 3, leçon 2).

La pause se poursuit ainsi sur le ton de la conversation. Nous effleurons sa vie privée, elle évoque à demi mot son ex, ou celui que je comprends être comme tel, elle parle beaucoup, je l’écoute en silence. Et puis c’est le moment de reprendre. Le reste de la soirée passe très vite. Les personnes interrogées sont d’humeur bavarde, elles répondent sans trop de difficultés.

Au moment de partir, Emma me propose d’aller boire un café si je n’ai rien de mieux à faire. Je fais mine d’hésiter pour ne pas montrer que je n’ai rien à faire, que rien ne peut être mieux à faire à cet instant qu’aller boire un café avec elle.

« Euh… d’accord, avec plaisir.

J’imagine qu’elle a envie de se confier à quelqu’un ce soir, et que je suis le seul qu’elle ait sous la main. Pour être honnête, ça ne me dérange pas vraiment si ça me permet de passer un moment avec elle. Je sais, je me conduis toujours comme si je ne pouvais prétendre qu’aux miettes que la vie m’abandonne,

2 juin 2007

V

CHAPITRE 16

 

 

 

De retour dans le quartier de Jef qui est aussi le mien maintenant, d’ailleurs, ça doit faire bien quand on dit : « J’habite Montmartre, près des Abesses… », immédiatement ça doit vous situer, je veux dire socialement, même si dans mon cas, ça ne prouve pas grand-chose, « apparence, tout n’est qu’apparence » comme disait je ne sais qui.

De retour donc, je me promène en prenant mon temps. Le soleil timide a fait éclore les jeunes filles aux tenues fleuries, les sourires aux lèvres et les verres aux terrasses des cafés. Ce sont des petits bonheurs qu’ici et là je me surprends à apprécier. Il y a quelques temps encore, je ne les aurais même pas remarqués. Le nouveau Greg n’est plus très loin, je le sens. Aux abords du Sacré-cœur,des touristes s’extasient devant un type couvert de peinture dorée qui fait la statue, certains jettent quelques pièces, d’autres sourient, d’autres encore posent devant lui pour des photos souvenirs. Etonnant comme un type qui ne fait rien puisse avoir un tel succès. La couleur peut-être ? Je devrais essayer, j’ai peut-être mes chances dans ce secteur, pas de compétence particulière requises, hors mis savoir se peindre proprement.

Un peu plus loin, des types qui se disent peintres ou dessinateurs profitent de la renommée du quartier pour faire tourner leur petit business. La plupart semblent être étrangers, sachant juste dire le prix de leurs travaux, s’exprimant surtout par gestes. L’ensemble donne une impression de vaste arnaque pour touristes en mal de dépaysement. Je veux bien être émerveillé par Paris, mais difficile de fermer les yeux tout le temps.

Je continue la balade, au hasard, comme j’aime le faire. Je trouve que c’est la meilleur façon de découvrir une ville inconnue, on s’en remet à un rien pour trouver son chemin : une vitrine au loin, la forme d’un immeuble, un attroupement. J’ai souvent connu d’agréables surprises en ma laissant guider par une sorte de petite voix intérieure pour trouver mon chemin. Dommage que ça ne fonctionne pas de cette façon pour ma vie parce que là, elle ne dit rien cette petite voix, ou alors je suis un peu sourd selon ce qu’elle me raconte.

Je finis par arriver sur un grand boulevard sur lequel se suivent et se ressemblent sex-shop, sex-centers et peep-shows. Là encore, des touristes en troupeau s’encanaillent en attendant l’heure de remonter dans le bus. Ils rient, font mine de trouver tout cela choquant mais on fond, derrière ces mimiques, on sent le trouble chez la plupart et le soir, dans la chambre d’hôtel, quelques bobonnes permanentées bénéficieront de l’émoi provoqué par cette visite. Je m’éloigne vers des ruelles moins fréquentées. Au passage, je fais une halte dans une épicerie le temps d’acheter de quoi grignoter. Voilà encore une chose à laquelle il faut que je m’habitue à penser : me nourrir correctement.

 Cela fait dix jours environs que j’ai quitté Louise et je ne suis toujours pas installé dans ma nouvelle vie. J’ai le sentiment de n’être qu’un touriste de ma propre existence. Qu’est-ce que j’ai fait jusqu’à présent ? Dormi à hôtel, changé de ville, et puis quoi ? Ma nouvelle vie, quelle blague, sera-t-elle vraiment si différente que la précédente ? Car au fond, ce ne sera qu’une suite de nouvelles habitudes, un enchaînement de gestes quotidiens chaque jour répétés, la différence est que tout ce qui pourra s’y produire dépendra de moi et non plus de Louise. Pas très encourageant tout ça, si j’y réfléchi un peu. Mais bon, je ne vais pas faire marche arrière maintenant.

L’après-midi défile rapidement, de découvertes en surprises, de grignotages sur un banc en haltes dans de petites librairies. Un coup d’œil à ma montre, il est déjà l’heure de retourner à mes appels téléphoniques.

Après m’être un peu emmêlé dans les lignes de métro, j’arrive au bureau où Emma est déjà derrière son écran.

« Ça va ? Tu as récupéré de tes émotions de ce matin?

Je réponds par un sourire niais et un marmonnement auquel elle ne doit rien comprendre mais visiblement cela semble lui convenir. Je suis sincèrement reconnaissant à Emma de la bonne volonté dont elle fait preuve pour m’accueillir, j’ai envie de ne pas la décevoir, enfin pas trop vite. Aussi, je prends sur moi pour lui poser quelques questions anodines sur le travail, les autres personnes de l’équipe. J’évite soigneusement tout sujet un peu trop personnel qui pourrait ressembler de près ou de loin à une tentative de drague. Je n’ai déjà pas l’image d’un type très efficace, de surcroît ami du patron, pas la peine d’y ajouter celle de boulet. Je parviens assez rapidement à prendre le bon rythme pour interviewer mon panel de sondés, j’arrive à adopter un ton plus assuré, chaque appel reste dans les temps estimés rentables par les chefs, je suis assez content de moi, au point de me détendre un peu et même oser une ou deux plaisanteries au passage. A la pause, Emma me félicite et m’encourage, les deux autres semble s’en moquer royalement. Jasmine est rivée à son portable tandis que Paul engloutit deux sandwiches au thon et à la mayonnaise. Seule Emma me parle, me pose des questions sur moi, d’où je viens, ma vie d’avant. Le plus curieux et surtout le plus inhabituel pour moi c’est qu’elle semble écouter ce que je dis. Elle donne l’impression de s’y intéresser. D’accord, certaines personne on cette faculté de savoir écouter les autres, quels qu’ils soient, mais tout de même, je n’ai pas l’habitude qu’on me porte

un tel intérêt. La pause se termine trop vite à mon goût. Nous reprenons le travail et malgré moi je ne peux m’empêcher de regarder Emma à la dérobée entre deux appels. Parfois, il me semble qu’elle m’observe aussi ce qui a pour effet de me perturber sensiblement. Je commets plus d’erreurs dans les numéros, m’embrouille dans mon texte. Je pense à mettre ça sur le compte de la fatigue de cette première journée. C’est avec soulagement que je vois Paul et Jasmine se éteindre leur ordinateur. Je vais en faire autan quand je m’aperçois que Jef est à côté de moi.

«  Alors, ça va ? Pas trop difficile cette première journée ?

- Non, pas trop de problèmes. Je crois que c’est juste une question d’automatismes à acquérir, après on parle sans s’en rendre compte.

- Parfait, alors tu reviens demain ?

- Si tu veux toujours de moi, c’est OK.

Jef me fait son sourire N° 27, celui qui sert à mettre les employés dans sa poche, et me tend la main pour me signifier qu’il est temps de partir.

Lorsque je me retourne, Emma n’est plus là. Sans trop savoir pourquoi, je ressens une petite déception. Un peu naïvement, je pensais qu’elle aurait attendu que Jef s’en aille pour me dire bonsoir. Mais j’oublie souvent qu’on est dans un monde où c’est chacun pour soi, où le temps est compté pour chacun, pas une minute à perdre pour les autres. Et puis peut-être est-elle attendue ? Un mari, un ami, un amant, des gosses, sa mère, son chien, son  chat.

Merde, Greg ! Qu’est-ce que t’es en train de faire ? Un film, comme d’habitude. Cette fille s’est juste montrée sympathique pendant une pause de dix minutes, il n’y a pas de quoi s’emballer comme tu es en train de le faire.

Pourquoi aurait-elle attendu ? De toute façon, elle te reverra demain, elle aura d’autres occasions de te dire « bonsoir », alors tu te calmes.

Mes vieux démons me reprennent, on dirait. Je ne peux décidemment pas partager un bureau avec une fille sans que mon imagination parte en vrille. C’est puéril, idiot et assez lamentable. C’est tout moi, quoi.

J’arrive au métro, la rame est pratiquement déserte à cette heure-ci, je m’assieds et je suis repris par le cours de mes pensées. Je revois le fil de la journée, l’arrivée avec Jef, les présentations, les explications d’Emma, les pauses café. Voilà un moment clé : les pauses café. Si je veux mieux la connaître, je dois profiter de ces vingt minutes quotidiennes pour en savoir plus sur elle. Doucement Greg, ne recommence pas…

D’accord, je me calme, mais sympathiser, ça n’engage à rien. Enfin, pas tout de suite. Bon allez, je ferai comme d’habitude, je verrai bien ce qui arrivera. A mon avis, ce ne sera pas grand-chose.

Et merde, je viens de rater ma station.

 

 

 

CHAPITRE18

 

 

Nouvelle journée, nouveau réveil laborieux (tiens, à ce propos, il faudrait penser à en acheter un. Mal nécessaire si je veux faire quelque chose de mes journées, à part aller bosser). J’essaye de rassembler mes idées tout en préparant du café (noter également que je dois acheter une tasse pour le bureau), ce qui n’est pas si aisé que ça quand on a des neurones de mâle. Le matin, l’immeuble est calme. Je ne serais pas surpris d’apprendre qu’il est vide à cette heure de la journée. J’apprécie ce silence qui m’entoure, il me donne l’impression de ne pas être encore entré dans la réalité, comme si je me trouvais dans un sas avant d’affronter la vie, les coulisses de mon existence.

Ce petit nœud au ventre le matin, ne me quitte jamais depuis que je suis arrivé à Paris. Cela fait presque un mois que je suis me installé chez Jef, et chaque jour, cette petite douleur est fidèle au poste. Je ne sais pas ce que je crains, je me plais ici,  même si je ne mène pas une existence palpitante entre le bureau, le métro, mon placard sous les toits. Mais j’ai mes repères, mes habitudes, ma routine qui me rassurent. Je me suis surpris à être assez organisé pour me nourrir chaque jour et avoir régulièrement du linge propre.

 Et puis il n’y a plus Louise.

Il n’y a plus personne d’ailleurs. La liberté entraîne-t-elle obligatoirement la solitude ? Je n’en sais rien. Pour l’instant je le vis bien, pour combien de temps, c’est une autre histoire.

Il y a Emma aussi, comme une petite lumière dans mes journées. Ses sourires, son regard, les paroles échangées, les cafés partagés. Ce sont quelques instants saisis par -ci par-là. Pour le moment, ils me suffisent. Je ne crois pas être capable de pouvoir en attendre plus de la vie. Qui suis-je après tout pour espérer plus. Je ne suis pas grand-chose et quand on y regarde de plus près, aucun indice ne vient donner l’impression que cela risque de changer un jour. Emma ignore bien sûr ce que je pense, mais au moins semble-t-elle apprécier ma compagnie. C’est mieux que rien.

Je devrais en faire ma devise « c’est mieux que rien ». Ce sont quelques mots qui aident parfois à traverser la vie sans trop de bobos. J’ai un travail sans intérêt et mal payé : c’est mieux que rien. Mes amours sont tristes, mais c’est mieux que rien. Ma vie est morne et sans intérêt mais je suis vivant : c’est mieux que rien.

Premier café de la journée, celui que je préfère. Dans ma petite chambre, assis devant ma petite fenêtre, je regarde les toits qui s’étendent sous mes yeux, comme une mer de tôle et de zinc infinie. Je n’ai pas envie de bouger, pas envie de sortir. J’ai à peine assez d’énergie pour porter cette tasse à mes lèvres. Pourtant il faudra bien, comme tous les jours, trouver les raisons qui me feront sortir de mon terrier pour regagner le monde des vivants.

Le matin est parfois la première épreuve de la journée. La journée n’est souvent qu’une suite d’épreuves.

Mais c’est toujours mieux que rien.

2 juin 2007

IV

PARIS CHAPITRE 13 Dimanche soir, la gare. Nous y voilà, ou plutôt, m’y voilà. J’ai mon billet dans la poche (j’en suis sûr, je vérifie environ toutes les trois minutes le numéro de la voiture et celui de ma place). J’ai un sac de voyage bon marché que j’ai acheté le matin même. Cet après-midi, en rendant les clés à la réceptionniste de l’hôtel, j’ai eu comme un pincement, un petit nœud à l’estomac qui n’a fait que grandir depuis. Je ne peux plus reculer, la machine est en marche. Pour me donner du courage, je me répète ce que je me disais dans le bus la veille. « t’es un homme nouveau, mon Greg, n’oublie surtout pas ça ! » . Des conneries qu’on dit sous le coup de l’énervement mais qu’après on doit assumer. Je m’en vais d’accord, et après ? Concrètement je suis toujours le même. La preuve, la seule idée de partir me donne mal au ventre (c’est d’ailleurs inquiétant ces maux de ventre récurrents, je devrais peut-être consulter). Bon allez, encore un petit coup pour me donner du courage « Soit toi-même, ta nouvelle vie commence aujourd’hui ». Répété très vite et souvent, ça devient presque comme un mantra. Pour un peu, j’irais me poser dans un coin pour une séance de méditation impromptue. Si je savais méditer bien sûr. Bon si on ne le dit qu’une fois, ça fait plutôt slogan new âge, soyons positif, devenons acteurs de notre vie. Dans les deux cas, c’est plutôt con et pas très convaincant. Laisse tomber Greg, fais comme tu peux, ça changera pas de l’habitude. Je respire profondément, empoigne mon sac et je me dirige d’un pas qui se veut décidé vers la voiture 9, place 14. Je voyage en TGV, ce qui ravit le gamin prompt à s’émerveiller qu’au fond je n’ai jamais été. Ben oui, un train est un train. Celui ci va plus vite, les sièges sont plus confortables, on n’est pas assourdi par le bruit. Mais ça reste un train. Attention, j’aime bien les trains. Moins les contrôleurs et la SNCF en général, mais c’est un moyen de transport que j’adore. On peut lire, dormir, se dégourdir les jambes, aller aux toilettes, faire un tas de truc qu’on ne peut pas en bus par exemple, et encore moins en voiture. Ce que je n’aime pas c’est le côté « petit flics aigris » des contrôleurs sur les lignes de banlieue, à tous les coups ce sont des recalés des lignes de prestiges qui se retrouvent là et qui le font payer de leur mauvaise humeur. Je n’aime pas non plus l’air blasé de ceux qui bossent derrière les guichets, leur habitude de parler entre eux tout en nous servant et en nous regardant à peine. Tout juste s’ils daignent nous accorder un « merci- au revoir ». Pour un peu, il vous ferait perdre le goût du train. Non, soyons clairs, j’aime voyager en train, mais pas spécialement les trains. Petit, je n’avais pas de trains électriques, ça ne me faisait ni rêver, ni envie. Remarquez, en cherchant bien, je ne suis pas sûr que quelque chose me faisait envie, ni même rêver. Je longe les voiture.18, 17, 16,15.Putin, où est-ce qu’ils ont foutu cette voiture 9 ? 14, 13,12. Du calme Greg, pas de panique, il y a sûrement une explication. 11, 10. Et merde, il n’y a pas de voiture 9. Je vérifie une nouvelle fois mon billet : voiture 9 place 14. C’est tout moi ça, ils m’ont vendu un billet pour une voiture qui n’existe pas. Je décide par acquis de conscience de retourner vers la queue du train, au cas où j’aurais mal lu les numéros ou bien ou bien oublié quelques wagon au passage. Après tout, je ne suis pas à l’abri d’une étourderie, une étourderie de la taille d’une rame de TGV, mais une étourderie quand même. Alors que j’arrive au bout du quai, il n’y a toujours pas de voiture 9. Je me résigne alors m’installer dans la 19, sur un strapontin une voix suave dans les hauts parleurs annonce que ma voiture 9 arrive accompagnée de neuf autres, qu’elle va s’arrimer au train déjà présent et que par mesure de sécurité, il est préférable de se tenir à l’écart pendant la manœuvre. J’atteins le siège 14, en nage et essoufflé. Je glisse mon sac comme je peux sous mon fauteuil, je me laisse tomber. Le signal sonore annonce le départ imminent. Je ferme les yeux. Je pars. La voiture est quasiment pleine. Beaucoup de jeunes, étudiants sans doute, qui retournent dans leur résidence universitaire après un Week-end chez papa-maman. Leurs sacs rebondis sont sûrement remplis de bouffe et de linge propre, peut-être d’une enveloppe glissée discrètement avec un peu d’argent pour la semaine accompagné d’un petit mot qui dit de ne pas dépenser trop rapidement, qui dit aussi mais sans le dire qu’on aime le destinataire, qu’on est fier de ce qu’il est, qu’on s’inquiète aussi. Je regarde ces sacs alignés, entassés dans le couloir ou sur la plateforme. Comparé à eux, le mien me semble bien léger. Je dirais même que j’ai toujours voyagé presque à vide. J’ai oublié mon livre dans mon sac, je n’ose pas le prendre pour ne pas déranger mon voisin qui dort. Je regarde par la vitre pour m’occuper, mais la nuit ne me renvoie que mon reflet. Une heure à regarder son image, c’est long quand on n’est pas narcissique et plutôt porté à l’autocritique. L’exercice à de quoi démoraliser. Arrivé à Paris je suis au moins sûr d’une chose : le nouveau Greg a gardé la même tête. CHAPITRE 14 Après mon installation dans la chambre de bonne, Jef, toujours grand seigneur, me laisse quelques jours pour découvrir un peu le quartier, si ce n’est la ville. Pour ma chambre, le tour du propriétaire est rapidement fait. Si je devais donner une image, imaginez une boîte à chaussures avec un trou sur le devant pour respirer. Le dit trou offrant une vue imprenable sur d’autres boites à chaussures. Des traces d’humidité forment de jolis motifs sur les murs, un lavabo fait office également d’évier, la douche et les toilettes sont sur le palier et se partagent avec les autres locataires de l’étage. Je n’ai pas osé demander à la femme de Jef qui me fait visiter, combien nous sommes à les utiliser. A vrai dire je n’ai pas osé lui demander grand-chose ni vraiment lui parler. Je ne sais pas quoi penser d’elle. Elle me fait visiter, me donne toutes les informations qui semblent importantes, sans cesser de sourire mais sans pour autant cacher qu’elle n’approuve pas trop ma présence ici. Ou alors, est-ce peut-être mon vieux fond paranoïaque qui me joue encore des tours. Mais quand une femme vous dit : « Jef ne peux s’empêcher de vouloir jouer les bon samaritains avec ses amis dans le besoin », qu’est-ce qu’on peut imaginer ? Le quartier est agréable, au pied de Montmartre, à deux minutes de Pigalle, des Abbesses. En me promenant, je m’attends à rencontrer Amélie Poulain. Le coin doit être à la mode, j’y croise pas mal de type dans le genre de Greg. Encore jeunes, ayant réussi et qui veulent paraître encore cool. Le style à aller chercher le pain le dimanche matin en polo Lacoste, jeans, imper et pied nus dans leurs chaussures. Décoiffés avec soin, genre : « je viens de me lever, d’où mon air négligé », qui ont l’air aussi à l’aise en jeans que moins en costume. Je sens que je les déteste déjà. Un peu plus loin, à quelques rues à peine, je suis arrivé dans Barbés, la Goutte d’or. Pas vraiment la même clientèle même si, là aussi le Lacoste est très tendance. Pour le reste de la ville, j’attendrai encore un peu avant de m’y lancer, mais je crois que je vais me plaire ici. Enfin, j’espère. Le premier soir, Jef a tenu à ce que je dîne avec eux. Difficile de refuser. J’ai fait connaissance avec ses enfants, sans surprise, elles sont blondes comme leur père, sont coiffées avec une raie sur le côté, une petite barrette ornée d’un nœud pour retenir toute mèche rebelle, robe à col « Claudine ». Une parfaite incarnation de la bande dessinée des Triplés, sauf qu’elles ne sont que deux. J’imagine qu’elles vont dans une école privée ; qu’elles apprennent le piano et suivent des cours d’équitation. L’appartement aussi est des plus classique : parquet qui craque, plante verte, bibliothèque chargée, bureau pour lui, ordinateur récent, téléviseur épais comme un timbre-poste, canapé en cuir souple. Aucune faute de goût, tout est comme il se doit. A croire qu’ils ont pris modèle dans les revues spécialisées pour tout ce qui concerne leur vie. Même dans le hall d’entrée je me sens un intrus. La soirée passe comme elle peut. Jef fait semblant d’être heureux de retrouver son ami d’enfance, son épouse joue la parfaite maîtresse de maison. Tout est tellement à sa place que je n’ai qu’une envie : celle de foutre un coup de pied dans cet image d’Epinal, poser les pieds sur la table basse, renverser mon verre sur le tapis moelleux, roter à table, balancer une main au cul de la patronne. Mettre un peu de vie la dedans, quoi. Mais bon, je sais me tenir, j’ai reçu une bonne éducation parait-il, et puis surtout, je ne perds pas de vue que Jef , bien que mon ami d’enfance , est avant tout dorénavant, mon employeur et mon logeur . Alors peu importe qu’il vive dans un appartement témoin pour « maisons et travaux », tant qu’il me paye à la fin du mois. La conversation tourne court, malgré les efforts de Jef pour lancer des sujets susceptibles de m’intéresser. Je suis incapable de faire autre chose qu’acquiescer bêtement à tout ce qu’il dit. Je réponds par des banalités, des plaisanteries qui tombent à plat. Je sens que je deviens consternant à leurs yeux. Je ne peux pas lui en vouloir, ce n'est pas de sa faute. Je n'ai jamais été capable d'exprimer une opinion sur quoique ce soit. Même si il m'arrive par hasard d'avoir un avis sur une question, il m'est impossible de le partager avec quelqu’un. Quand j'assiste à une conversation et que, sans doute dans un moment d'inadvertance j'y prends part, dès les premiers mots, une peur étrange me saisit, j'ai l'impression que je ne pourrais pas aller au bout de ce que je veux dire, que je suis en équilibre au-dessus du vide, prêt à me casser la figure d'un instant à l'autre. C'est encore pire lorsque je sens le regard de mes interlocuteurs et que je me rends compte qu'ils m'écoutent vraiment, attendant avec intérêt la fin de ma phrase. J'ai à chaque fois, la sensation d'être un imposteur qui ne fera pas illusion très longtemps. Il est temps que je rentre avant qu’il ne regrette complètement de m’avoir fait venir. De retour dans mon nid à souris, je n’ai pas vraiment sommeil, je regarde par la fenêtre les autres fenêtres, les toits de zinc, les lumières, le ciel. C’est comme partout ailleurs, et pourtant c’est Paris. Je ne sais pas pourquoi c’est tellement différent, mais pourtant ça l’est. Je ne sais pas ce que je fais là. Et si ma place n’était pas là non plus ? Et si c’était une erreur de plus dans mon parcourt ? J’ai mal au ventre. CHAPITRE 15 Aujourd’hui je découvre mon nouveau métier. Honneur réservé à mon statut d’ami du patron, j’arrive plus tard que les autres et avec lui. Jef n’a quand même pas manqué de me préciser que c’était exceptionnel, juste pour le premier jour, mais qu’ensuite j’aurai les mêmes horaires que les autres. Cela va sans dire mais ça va tellement mieux en le disant… Nous arrivons dans le proche banlieue, à peine trente minutes de métro me précise t-il. Nous entrons dans un immeuble récent, parois vitrées en guise de façade, mobilier moderne, l’ensemble est accueillant. Nous prenons l’ascenseur, j’essaye de me détendre à mesure qu’on approche du but. L’ascenseur s’arrête, nous sortons vers la droite, un court couloir, deux portes battantes et nous y voilà. Nous nous arrêtons à l’entrée d’un vaste plateau où sont rassemblés des bureaux par groupe de quatre, séparés les uns des autres par une cloison juste assez haute pour isoler de la voix mais pas du visage de son voisin. « - Et voilà, on y est. Pour l’instant c’est encore une petite équipe, on est 20 opérateurs, mais on verra ensuite si ça marche bien, je pense en prendre 10 ou 20 de plus. Viens, je vais te montrer ta place. » Pour toute réponse je lui souris et je lui emboîte le pas. Nous contournons plusieurs noeuds de bureaux (je ne vois pas comment appeler ça autrement), pour arriver au mien. Je regarde les personnes avec qui je vais passer six heures par jour, en deux tranches de trois heures : une première vers l’heure du midi, la seconde en début de soirée, lorsque le commun des mortels a regagné son « home sweet home « après une heure ou deux de transports en communs ou d’embouteillage et qu’il est le plus disposé à répondre à une enquête téléphonique. Tout ceci répondant aux exigences d’une logique implacable : pour joindre monsieur et madame tout le monde, il faut appeler quand ils sont chez eux. Jef me présente rapidement. Il y a un type à lunettes, brun, frisés et mal rasé, une fille noire à ma gauche et face à moi, une autre fille, brune. C’est la seule qui lève les yeux et me sourit en guise de bienvenue. Les deux autres qui sont en lignes, ne m’ont semble t il pas encore remarqué. Tous les trois semblent jeunes et probablement étudiants, ce job n’est sans doute pour eux qu’anecdotique quand pour moi il est une bouée de sauvetage. Pour les points communs, on cherchera ailleurs. « - Bien, voici Emma, elle va t’expliquer le boulot. Si il y a un soucis tu peux venir me voir mais ça va bien se passer. Je te laisse entre bonnes mains. Installe-toi, pendant ce temps, je vais préparer la paperasse à te faire signer. Bienvenue chez nous. » Du Jef dans ses œuvres. En trois phrases, tout est dit, tout est réglé, pas la peine de discuter. Je me sens comme un idiot, debout devant les autres qui ne me regardent pas, à part Emma. Une petite voix intérieure gémit quelque par dans un coin de mon cerveau : « Laissez moi le temps s’il vous plaît de trouver mes marques, je ne sais pas moi, deux ou trois jours, semaines, mois peut-être. Après ça ira mieux, je me sentirais à l’aise. Non, non, pas le temps Greg, là tu dois assurer, pour JEf. Tu dois lui prouver qu'il na pas eu tors de te faire confiance. » Je tire la chaise de mon bureau et je m’assieds, sans cesser de sourire à Emma. Bon, au moins je sais maintenant par quoi commencer : lui prouver que je ne suis pas le crétin dont j’ai l’air. Pour me donner une contenance, je retire mon blouson que je glisse sur le dossier de la chaise. Le bureau est d’une sobriété spartiate, rien ne vient perturber la concentration, pas de photos, pas de signes pour marquer son territoire. Juste un écran d’ordinateur, un clavier, un casque avec micro, un stylo. Emma se lève et vient près de moi. « Ok, moi c’est Emma comme le chef l’a dit, lui c’est Paul, elle c’est Jasmine. Vous ferez connaissance à la pause café. Tu te rendras vite compte qu’on n’a pas le temps de parler pendant le boulot, ça va trop vite, il faut passer le maximum d’appel dans les tranches horaires, de toutes façons, il y a un système de contrôle pour voir si on est en ligne ou non, si le chef s’aperçoit que tu n’es pas en communication, il rapplique assez vite voir ce que tu fabriques. Ça va ? Je peux t’expliquer comment ça se passe? » Hochement de tête de ma part assez significatif pour qu’elle continue sa formation expresse. « Bon, ça marche par série. Chaque semaine environs, il y a une nouvelle enquête et un nouveau listing de « cobaye » à appeler. Sur chaque formulaire d’enquête tu mets ton nom et le numéro que tu appelles et après tu suis le fil des questions. A force, tu verras que tu liras sans même faire attention à ce que tu dis, tu arriveras à te mettre en roue libre. Le plus chiant c’est quand tu tombes sur un vieux qui comprend rien et qui t’oblige à répéter ou celui qui croit que tu notes toutes ses remarques ou qui te confonds avec « SOS amitiés », tu perds du temps dans tous les cas. Bon bien sûr, il y a ceux qui t’envoient balader, les pervers qui se croient au téléphone rose, ceux qui te raccrochent au nez …Mais mis à part ça,c’est un boulot sympa. Tiens, tu as une liste qui n’attend plus que toi. Tu peux te lancer tout de suite. Ah oui, un dernier conseil : lis plusieurs fois les questionnaires avant les premiers appels, ça t’évitera de déchiffrer le questions en même temps que tu es en ligne, ça fait pas sérieux. Bonne chance. » Fin de la formation expresse. Ici tout repose sur la rapidité d’exécution, la rentabilité. Le temps, c’est l’argent de Jef et visiblement, il ne faut pas rigoler avec. Je sens le regard d’Emma sur moi, je ne peux plus reculer d’avantage le moment de commencer. Je tousse un peu pour m’éclaircir la voix. Je prends le premier feuillet et je me mets à lire le questionnaire que je vais devoir débiter un maximum de fois pendant les deux heures qui vont suivre. Le thème se rapporte à la qualité de service d’un groupe bancaire. Les questions tournent toutes plus ou moins autour de l’accueil, de la rapidité, de la disponibilité du personnel en contact avec le public. Les réponses déclinent la gamme du « d’accord » : pas, plutôt pas, plutôt, tout à fait ». Je tourne les pages du formulaire : il comporte 35 questions, le temps moyen estimé est d’une dizaine de minutes par personnes interrogées. Je ne peux réprimer un soupir, auquel Emma répond : « T’inquiète pas trop, les deux ou trois premiers sont les plus difficiles et après tu n’y penseras même plus. » Je regarde l’ordinateur et le casque qui vont devenir mes ennemis intimes dans quelques instants. Il doit y avoir une sorte de masochisme à accepter un travail dont le principal outil est la chose que vous abhorrez le plus au monde, ou presque : un téléphone. Si j’en avais un, j’en parlerais à mon psy. Suivant les conseils d’Emma, je lis plusieurs fois le questionnaire. Même les dialogues sont prévus, la façon de se présenter, le ton à employer, tout est indiqué sur le fil conducteur. Rien n’est laissé au hasard, tout est cadré, structuré, pas de place pour l’improvisation et la spontanéité. Ça ne doit pas être rentable la spontanéité, on y perd trop de temps sans doute. Après ces découvertes qui me déstabilisent un peu, (et pourtant mon sang froid en toute circonstance est légendaire…enfin, j’aime à le croire), il est temps pour moi de me lancer. Je me connecte comme Emma me l’a appris quelques instants plus tôt, j’entends la tonalité, je fais jouer mes doigts comme un pianiste assouplit ses outils de travail et je compose le premier numéro de la liste. Je recommence aussitôt dès que la voix anonyme mais pourtant si célèbre de France-Télécom m’informe que le numéro n’est pas attribué. Je mets cela sur le compte de l’émotion. La fois suivante est la bonne. Quelques sonneries, on décroche et c’est parti. Je mentirai en prétendant que je m’en suis sorti du premier coup. Après avoir bafouillé, mangé mes mots, inversé l’ordre des questions pour enfin raccrocher sans remercier l’interlocuteur, mon premier appel a duré dix-huit minutes et vingt-six secondes. Je suis aussi précis car un chronomètre décompte le temps des conversations dès que le correspondant décroche, histoire que l’on reste dans les délais et surtout que la rentabilité soit assurée. Au bout d’une heure trente à ce rythme, Emma me fait signe de la suivre. Jasmine et Paul nous accompagnent sans qu’on les y invite. Emma m’explique que chaque équipe prend une pause de dix minutes à une heure précise et surtout jamais en même temps, tout est organisé selon un planning établi chaque semaine. Rien n’est laissé au hasard je vous disais. La pièce qui tient lieu de salle de repos est trop petite pour contenir tout le monde. Une table, cinq chaises, un micro-ondes et une cafetière électrique posée sur un petit meuble constituent la déco. « Tu bois du café ? – Me demande Emma. « Oui, merci. - Tu amèneras une tasse demain, on n’a pas de vaisselle d’avance ici. Pour aujourd’hui tu peux prendre celle-ci. » Tout en parlant, elle me sert ainsi que les deux autres. C’est la seule qui semble qui semble faire l’effort de m’accueillir. Jasmine observe le lino, perdue dans ses pensées tandis que Paul entame la seconde barre chocolatée qu’il sort de la poche de son pantalon. A en juger par sa silhouette, cela semble être sa principale occupation lors des pauses. Il me regarde en mastiquant, sans un mot. Emma me pose la question à laquelle je m’attendais : d’où je viens, où je vis, et pourquoi je ne fais pas autre chose dans la vie qu’un boulot d’étudiant mal payé. Je réponds tant bien que mal, en restant évasif pour ne pas trop accaparer nos dix minutes de repos mais aussi parce que je sais par expérience que les gens ne vous écoutent jamais vraiment longtemps et qu’ils se désintéressent de vous encore plus rapidement si vous entrez dans les détails. Par contre, si on leur pose des questions qui montrent qu’on s’intéresse à eux, et là, ils deviennent intarissables. J’allais donc poser à mon tour quelques questions à Emma quand elle dit : « Allez, on y retourne. » Fin de la pause. Retour au bureau. Nouvelle série d’appels jusque quatorze heures. Je retire mon casque et coupe mon ordinateur, je souffle, je suis vanné. Emma me dit : « Pense à recharger tes batteries, on reprend dans cinq heures. » Je lui réponds d’un sourire las. Chacun s’en va de son côté, les autres me regardent à peine. Ici comme ailleurs, je ne suis qu’un parmi d’autres qui sont passés par là. Une fois dehors, je respire à fond, comme pour me remettre de cette première matinée et je décide de marcher un peu. Les rues avoisinantes sont tristes et sales. Une suite de vieux immeubles aux peintures fatiguées, des arbres en fin de parcours plantés à égale distance les uns des autres, le décor n’est qu’une déclinaison de tristesse, rien à voir avec le quartier où vit Jef. J’imagine que les loyers sont moins chers ici. Je me rends compte que les rues sont toutes semblables à elle-même, à part quelques petites supérettes, il n’y a que des bureaux ou des vieux bâtiments. Je décide de reprendre le métro vers Paris, j’ai du temps à tuer devant moi. J’ai aussi tout un tas de choses urgentes à faire, de la paperasse à remplir, prendre un abonnement pour les transports, il me manque l’essentiel et un peu de superflu pour terminer mon installation. Bref, je dois me montrer que je me suis pris en main, que je suis un homme responsable, qui peut se débrouiller seul, sans Louise ou quelqu’un d’autre. Pour une fois. Mais bon, là il fait assez beau, je viens de terminer ma première matinée de travail, j’y retourne dans quelques heures, je n’ai pas trop envie de gâcher du temps libre avec tout ça aujourd’hui. Je suis, ne l’oublions pas, quelqu’un de sensible et même de fragile, j’avance dans la vie par palier, comme un scaphandrier qui remonte lentement à la surface. Oui, d’accord, je suis aussi un peu branleur. Ok, je reconnais. Mais, je fais avec
2 juin 2007

III

CHAPITRE 9

 

 

 

 

Je me suis levé assez tôt, la perspective de téléphoner à Louise m’a passablement empêché de dormir convenablement. Je me sens à la fois fébrile et cotonneux. Incapable d’avaler quoi que ce soit, je sors une fois ma douche prise. Il est à peine huit heures, bien trop tôt pour l’appeler. Je décide de marcher un peu en attendant. Je suis les rues au hasard, je découvre les coulisses d’une journée qui se prépare, les livreurs qui encombrent les rues piétonnes, les balayeurs nonchalants, les trottoir mouillés, les caniveaux gorgés d’eau, les camions poubelles. Toutes ces choses dont on connaît l’existence mais qu’on ne voit jamais, à moins de se lever aux aurores, ce qui n’est pas dans mes habitudes.

Huit heures trente, après un café pris dans un fast-food, je me décide enfin à trouver une cabine. Au bout de trois sonneries, Louise décroche.

“ - Louise, c’est moi, Greg. Je ne te réveille pas ?

· ça fait une semaine que je ne dors plus. Si tu veux le savoir, je passe mes nuits à pleurer et à fumer. Je finirais peut-être par m’effondrer. C’est pour ça que tu appelles ?

· Non, en fait c’est pour te demander quelque chose. Voilà, j’ai retrouvé par hasard un pote d’enfance et il me propose du travail à Paris. J’ai besoin de récupérer quelques unes de mes affaires. Est ce que ça t’ennuie si je passe ?

· Quand tu pars sans rien dire, tu ne me demandes pas la permission, là tu y mets les formes parce que tu n’as pas le choix ?

· Non, bien sûr que non. Mais c’est chez toi, c’est normal que je te demande, non ? Et puis en plus j’ai pas les clés.

 Je regrette tout de suite ce que je viens de dire. Une petite phrase qui n’a l’air de rien peut devenir une étincelle et faire exploser Louise à tout moment. Mais cette fois-ci elle doit vraiment être fatiguée car elle relève à peine.

“  - C’est donc bien ce que je pensais, tu as besoin de moi.

Je l’entends respirer bruyamment dans le combiné.

“  - Alors, tu es sûr de toi, tu ne reviens pas ?

· Non, c’est mieux comme ça, pour toi et pour moi Tu verras que j’ai raison.

Louise semble résignée. Ce n’est pas une bataille qu’elle vient de perdre mais la guerre, nous sommes en train de vivre un armistice, un moment historique, à notre échelle.

“  - Tu voudrais passer quand ?

· j’avais pensé vendredi, en fin d’après-midi. Si ça te va bien sûr.

· Non, ça ne m’arrange pas. Samedi matin, à onze heures.

Il faut bien entendu qu’elle mette son petit grain de sable dans mes rouages, c’est plus fort qu’elle. Mais en fait, samedi me va tout aussi bien. La connaissant, j’ai prévu plusieurs possibilités, et comme je suis magnanime, je lui laisse la satisfaction de décider du jour et de l’heure.

“  - Ok, va pour samedi, merci Louise. C’est vraiment fair-play de ta part.

- Pas de merci, Greg, je n’ai pas vraiment le choix, c’est différent.

Chacun raccroche après un “ au revoir ” pas très convaincu. Je sors de la cabine, soulagé. Mon estomac, noué jusqu’à présent, se détend et je me sens affamé. Comme disait feu Claude François, électricien à ses heures perdues, “ j’ai plus d’appétit qu’un barracuda ”, et j’entre dans la première boulangerie qui se présente pour me faire un stock de croissants que je fais disparaître le temps de mon trajet en métro vers mon boulot.

Pour la deuxième fois de la semaine, je suis en retard ce qui déplait aux deux pétasses qui partagent mon bureau. Je les remercie de m’avoir remplacé en les gratifiant du sourire le plus crétin que j’ai en magasin. Elles savent, je sais et elles savent que je sais que je c’est ma dernière journée chez Cums, par conséquent, ce qu’elles pensent de moi me fait autant d’effet que je ne sais pas, l’élevage du petit gris dans les pays de l’est par exemple. Quoique à la réflexion, le sort des gastéropodes roumains pourrait m’émouvoir à l’occasion. Pas celui de deux secrétaires qui ont un QI à ramper en bavant.

Une journée comme il y en a eu tant d’autres dans mon existence, rien ne se passe qui ne vaille la peine qu’on s’en souvienne. Juste en fin d’après-midi, Madame Rosyne est descendue pour me dire au revoir. Elle n’a pas l’air de me prendre au sérieux lorsque j’évoque mon prochain départ pour la capitale, mais elle a la politesse de me souhaiter bonne chance. Tout compte fait, je l’aime bien cette brave madame Rosyne. Je ne pense qu’elle ait choisi de travailler ici, mais elle a su ne pas devenir aigrie et conserver une cette petite touche d’humanité.

Dix-sept heures. Je ne range pas mes affaires car je n’en n’ai pas. Je m’en vais en silence, dans l’indifférence générale. Je ne suis qu’un intérimaire parmi d’autres qui auront défilé ici. 

Ainsi s’achève ma brillante carrière de travailleur précaire dans une petite ville de province. Dimanche je deviendrai parigot tête de veau et cette ville me semblera bien petite.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE 10

 

 

 

J’ai mal au ventre, j’ai mal aux jambes. J’ai peur. J’ai peur de Louise, de ses réactions. J’ai peur de ce qu’elle pourrait dire ou faire. J’ai peur aussi de ne pas être aussi déterminé que je l’imagine. J’ai peur de craquer, de céder si elle me faisait une espèce de chantage affectif.

Pour quoi faut-il que les choses se passent ainsi ? Est-ce qu’il est impossible de se séparer en douceur, dans le calme et l’intelligence ? Sans s’engueuler ni se jeter le mobilier à la tête ? On devrait être capable de reconnaître son erreur et se quitter bons amis : nous n’étions pas dans la bonne histoire, autant pour nous, c’est pas grave, on se quitte et voilà tout.

Ce serait trop simple bien sûr. Je peux comprendre Louise : il y a trop de facteurs qui entrent en jeu pour que les choses suivent un cours serein. Il y a l’amour propre, la fierté mal placée de ne pas avouer qu’on s’est trompé. Le sentiment qu’on ne pourra pas vivre sans l’autre même si pour l’instant on ne le supporte plus. Il y a la perspective d’une nouvelle vie, de nouveaux repères à trouver, de nouvelles habitudes à inventer. Cette liberté toute neuve qui nous encombre un peu après une rupture, tout le monde n’est pas prêt à s’en accommoder, j’en conviens.

 Sans parler de la nature même de la fin de l’histoire : une rupture, une cassure, une déchirure ne se vivent pas de la même manière. Entre Louise et moi, il s’agit d’une usure. Une corde qui s’est trop souvent frottée contre la pierre du quotidien et qui s’est rompue.

Et puis il y aussi l’amour auquel elle a cru, qu’elle a donné entièrement. Comment voulez-vous qu’elle avale la pilule sans s’étrangler au passage ?

Je veux bien admettre qu’elle tente de se raccrocher à ce qui était sa vie, mais par pitié, qu’elle me lâche.

J’arrive près de l’immeuble où nous vivions. Rien n’a changé depuis mon départ, bien sûr. La vie a suivi son cours sans se soucier de nous. Le contraire m’aurait étonné. Si je prends le temps de réfléchir deux minutes, ce qui reste dans mes capacités, je fais un inventaire rapide et je m’aperçois que je ne connais personne dans l’immeuble. Il m’est bien sûr arrivé de croiser de temps à autre quelques personnes dans l’escalier ou dans l’entrée mais je serais bien incapable de dire si elles habitaient là ou non. Je pense que la réciproque est vraie, si quelqu’un me voyait maintenant, il me prendrait certainement pour le type qui vient mettre des prospectus dans les boîtes aux lettres. Tout ça pour dire que les gens de l’immeuble, de la rue, de la ville, bref, le monde entier se fout pas mal que Louise et moi nous nous déchirions pour nous séparer. Alors pourquoi en faire un pataquès ?

J'arrive devant la porte principale. Il faut une clé spéciale pour l'ouvrir ou à défaut, appeler l'un des locataires par l'interphone pour qu'il vous ouvre. C'est donc ce que je fais. Je sonne, recommence, ressonne à nouveau. Pas de réponse. J'imagine un instant que Louise n'a pas pu résister à la tentation de m'emmerder une dernière fois, pour le plaisir et la beautée du geste, et de me poser un lapin.Je ressonne à nouveau mais sans conviction. Je pense appuyer sur la sonnerie d'un voisin, mais sans les clés de l'appartement, ça ne me servirait à rien. Et puis, les gens sont méfiants dans la résidence, ils ne laissent entrer que ceux qu'ils connaissent, et comme pour eux je suis un parfait inconnu, autant y renoncer.

A tout hasard, je me dis que la dernière chance qu'il me reste est de l'appeler par la fenêtre. Apres tout il est possible qu'elle soit occupée à passer l'aspirateur, ou à tout autre tache bruyante. Je fais donc le tour de l'immeuble pour arriver à une grande étendue de pelouse que surplombent la moitié des appartements du batiment. Celui de Louise se situe au premier étage, la troisième fenêtre en partant de la droite pour être précis. Celle-ci est fermée. Je commence à sentir une pointe d'énervement mélée à un sentiment de panique à l'idée que je ne pourrais jamais récupérer ce qui m'appartient. Je crie une première fois:"LOUISE!" Peut-être trop timidement, peut-être sans conviction. Pas de réaction. Je recommence mais cette fois en prenant bien mon inspiration:

"LOUISE!!!". Toujours rien. En désespoir de cause, je fais une dernière tentative: "LOUIIIIIIISEUUUUUUUUU !!!!!".

J'ai du y mettre toute mon énergie car , au moment ou je reprends mon souffle, j'aperçois des mouvement derrière la vitre. Louise apparait, ouvre les deux battants de la fenêtre, et , alors que j'allais aborrer mon sourire le plus bienveillant, celui  que j'ai en réserve pour les grnades occasions, je la vois se pencher sur le côté puis se redresser, les bras chargés d'un tas de linge. D'un mouvement souple et rapide, Louise jette mes vêtements dans le vide, puis enchaîne avec mes livres de poches, des cd, quelques antiques disques vinyls et divers feuilles et papiers  qui atteignent le sol dans un ballet quasi automnal et qui,une fois sur l'herbe, frémissent délicatement sous la poussée d’un léger courant d’air dont la bouffée de rage que je sens monter m’empêche de distinguer l’origine. Je lève les yeux vers l’appartement d’où Louise m’observe. Je me sens impuissant. Je ne peux que lui lancer un cri en guise de pierre au visage.

SALOOOOOOOOOOOOOOOOOPE !!!! 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE 11

 

 

Je reconnais que je n’ai pas brillé par l’originalité. Mais à ma décharge, il faut bien reconnaître qu’il y a des circonstances où l’on balance ce qui nous tombe sous la langue sans trop faire le difficile. Donc, tout suite après un “ salope ” des plus impressionnant, j’ai ajouté

“ - Tu fais chier merde ! Qu’est-ce que t’as de plus maintenant ? Tu peux me le dire, pauvre conne ?

Après cette dernière remarque, quelques voisins sans doute mus par la même curiosité qui m’avait poussé à suivre la piste des vêtements quelques instants plus tôt, ont ouverts leurs fenêtres pour voir de quoi il retournait exactement. J’ai pu voir quelques sourires par-ci par-là, un type avec un portable à l’oreille raconte à son correspondant ce qui m’arrive. Il semble trouver ça plutôt drôle. Cela devrait lui faire une bonne histoire pour le week-end et l’arrangeant bien, il devrait pouvoir faire son petit effet lundi matin au bureau.

Je regarde les différents tas et je suis incapable de faire le moindre geste. J’ai envie de pleurer. De me poser à terre et de pleurer. Bon d’accord, on m’a appris qu’un mec, un vrai, ça ne pleure pas. Mais là, je ne me sens pas vraiment dans la peau d’un mec, un vrai. Plutôt comme un petit garçon qui en a marre de prendre des baffes qu’il n’a pas toutes méritées. Vous n’avez jamais eu envie dans la cour de récréation de casser la figure aux deux ou trois grands qui vous avez pris en grippe et qui vous en faisait baver à la moindre occasion ? Moi, si. Tout le temps. Il y a toujours eu deux ou trois grands qui n’avaient pour seul but de me pourrir la vie. Et bien sûr, je n’ai jamais pu leur casser la figure, pas assez de muscles et de courage. Mes pauvres velléités de vengeance les faisaient doucement rigoler et je reprenais une bonne dérouillée aussi sec.

 

Trente ans passés à ce régime peuvent provoquer une légère lassitude. Et là, je crois que c’est la baffe de trop. Celle qui fait le plus mal, celle qui vous laisse vraiment à terre. Alors, je me laisse tomber, là, au pied de l’immeuble. Pour les larmes par contre, rien à faire. Pas une goutte ne perle. Je me contente donc de rester assis, les yeux perdus dans le vide de mon existence. Au bout de quelques minutes, je sens une présence à côté de moi. Je souhaite pour elle que ce ne soit pas Louise. Pas sûr qu’à ce moment précis je sois capable de conserver le flegme qui a fait ma réputation (modeste certes mais à laquelle je tiens).

Ce n’est pas Louise, mais une petite dame, d’un certain âge, pour ne pas dire vieille. Je ne me souviens pas l’avoir croisée ici un jour. Elle me regarde avec il me semble un sourire bienveillant. Je sais que c’est stupide, banal, qu’on fait le coup à chaque fois, mais sa gentillesse me réconforte un peu. Elle me tend un sac poubelle d’une main un peu tremblante et me dit :

“ - Tenez, pour mettre vos cochonneries. Déjà qu’on est embêté avec les crottes de chiens alors si les gens s’y mettent. 

J’aurais du me douter ; iln ‘y a rien à espérer dans ce monde , même pas un peu de compassion.

Je n’ai pas le temps de la remercier qu’elle m’a déjà tourné le dos et qu’elle s’en retourne à petits pas décidés vers son repère de vieille conne d’où elle a sûrement une vue imprenable sur tout ce qui se passe dans les immeubles alentours. A la réflexion, je ne regrette pas vraiment de ne connaître personne ici. Le sac plastique à la main, je me sens un peu con à rester comme ça, à regarder les vestiges de ma vie répandus sur le sol, et pourtant je suis incapable de bouger. Louise a disparu de la fenêtre. J’imagine que pour elle c’est une victoire, peut-être pas définitive, mais satisfaisante pour l’heure. Je croyais connaître ses limites mais je m’aperçois qu’elle est capable de bien pire. J’ai envie de courir jusqu’à son appartement, d’en arracher la porte et la lui faire bouffer, en une fois si possible, de tout foutre en l’air, ses meubles, ses vêtements si bien rangés, sa petite vie tout en ordre, bien lisse et nette, pas un poil de cul qui dépasse, j’ai envie de la foutre par la fenêtre, de crier à m’en péter les cordes vocales… Mais je reste là, devant mon déballage, à ne pas savoir quoi faire.

J’envisage un instant de faire un tri, de ne prendre que les choses auxquelles je tiens le plus. Mais il m’est impossible de choisir parmi les livres ou les disques, et puis je ne vois plus rien, je suis incapable de distinguer un tee-shirt d’une chemise, un sac d’un jean.

Louise a gagné. Elle a définitivement détruit ce que j’avais pu être. Je ne suis plus qu’un tas de poussière, un monticule de cendres sur lequel elle n’a plus qu’à souffler.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE 12

 

 

 

Pour finir, je décide de ne sauver que quelques vêtements. Le minimum vital, le temps de me refaire une garde robe à Paris. J’abandonne le reste. Le vieux Greg n’est plus, et le nouveau n’est pas encore éclos. Souvenez-vous que vous avez à faire à un type qui, il y a dix minutes à peine, était à terre, les bras en croix, mis KO par une femme qui n’a jamais été et ne sera jamais celle de sa vie, qui hésitait entre baisser les bras (la position cruciforme n’est pas des plus confortable, il est vrai) ou tout casser et qui a sagement choisi de tourner le page, de passer à autre chose. Alors, on peut légitimement lui accorder un délai de gestation.

Je me rend compte que bizarrement, je ne regrette pas les quelques livres qui me restaient et les rares CD qui m’appartenaient. Après tout, ce ne sont que quelques ronds de plastiques, quelques volumes de papiers, rien d’autres. Je n’ai pas besoin d’un support pour me souvenir du plaisir qu’ils m’ont procuré. Certaines musiques me sont aussi présentes à l’esprit que si je les entendais réellement et je suis capable de réciter des passages entiers de romans que j’aime (enfin, là, je m’avance peut-être un peu).

Je regagne l’arrêt d’autobus toujours avec mon sac poubelle à la main qui menace de craquer par le fond. Tiens bon camarade, si j’ai réussi à ne pas craquer, tu peux en faire autant. J’adresse cet encouragement muet à mon plastique quand le bus arrive. Il est vide. Je m’installe au fond et me colle contre la vitre. Les effets de l’adrénaline s’estompent un peu, j’ai froid, j’ai les mains qui tremblent. J’ai l’impression de retomber doucement après un trip d’enfer, ou plutôt un trip en enfer. Enfin je dis ça, mais en fait, je sais même pas à quoi ça ressemble un trip. Je ne sais pas grand-chose en fait, sauf une : je me casse et je ne reviendrai plus ici. Regarde mon petit Greg, regarde bien, c’est la dernière fois que tu vois ces rues, ces immeubles. C’est la dernière fois que Louise t’a vu. Est-ce qu’elle t’as bien regardé ? Non, sûrement pas, parce qu’elle non plus ne sais pas grand-chose, elle ignore que le nouveau Greg l’emmerde encore plus que l’ancien, celui qu’elle a achevé aujourd’hui. Elle ignore qu’il se casse, qu’elle reste avec un cadavre sur les bras, qu’il lui laisse tout le loisir de retrouver un autre Greg qui tiendra le coup quelques années et qu’elle achèvera à son tour parce qu’elle ne supportera pas de voir la preuve de son échec tous les jours sous ses yeux. Elle ignore que le Greg nouveau modèle va être lui. Enfin. Et que si ça se trouve, ça sera pas mal. Ce ne sera pas facile, il le sait, mais il va apprendre. Il n’est pas plus con qu’un autre, ou alors de très peu. Déjà il sent en lui les premiers signes du changement.

Je regarde ma montre, j’ai à peine le temps de retourner à l’hôtel, récupérer le reste de mes affaires, de régler la note et d’aller chercher mon billet à la gare.

Je souris à mon reflet. Comme le dit si justement Claude François : « Car je serai demain, au fond d’un train… ».


2 juin 2007

II

 CHAPITRE 4

 

 

 

 

 

 

Je marche lentement pour regagner l’hôtel. Je réalise difficilement ce qui vient de se passer. Je vérifie que j’ai toujours la carte de Jeff dans ma poche ; je n’en reviens pas de la manière dont j’ai pu m’aplatir devant lui, tout comme j’ai du mal à croire qu’il fera quelque chose pour moi. Il n’y a aucune raison pour qu’il agisse de la sorte, ami d’enfance ou pas. J’appellerai mardi et,soit je n’arriverai pas à le joindre, soit il me dira que son plan n ”a pas marché et je lui dirai alors que ça n’est pas grave,salut et à dans quinze ans.

Et en plus j’ai insisté pour payer la note. Quel crétin je fais ! Plus je vieillis et plus je ressemble à mon père : un tocard, un faux-cul et un gugusse.

Quand j’arrive au bas de l’hôtel, je suis en colère après moi, après Jeff et après Louise. Qu’est-ce qu’elle vient faire là-dedans ? Rien bien sûr, mais je ne peux pas m’empêcher de la mêler à tout ce qui m’arrive. Et puis si elle avait été différente, je ne serais pas parti de cette manière et je ne me serais pas retrouvé dans une telle situation. Facile ? Oui, et alors ?

Je me retrouve dans la chambre. Je vais prendre une douche pour me calmer. Les serviettes de cet après-midi sont encore humides mais ça fera l’affaire, je m’allonge sur le lit et j’allume la télé. Je joue sans arrêt avec la télécommande. Une chaîne câblée diffuse un porno. Des filles dont les seins refaits semblent trop artificiels, prennent des positions trop acrobatiques pour être crédibles et cependant l’ensemble est tout de même efficace.

Au bout d’un moment mon truc se réveille et je me détends. Louise se refusait souvent à moi. Pas au début, au contraire, elle semblait apprécier nos parties de jambes en l’air, et je dirais même qu’elle les recherchait. Petit à petit, le temps entre deux séances est devenu de plus en plus long. Je comptais en jours, en semaine puis en mois. Chaque fois je devais insister pour qu’elle accepte de faire l’amour, si tant est que l’on puisse appeler cela faire l’amour. Un rapport où l’on est à demi ensommeillé, qui ressemble à un combat de lutteur et qui se termine par des plaintes le lendemain parce que Louise est fatiguée pour n’avoir pas eu son compte de sommeil.

J’en avais fini par me soulager tout seul. J’achetais parfois des revues pornos avec des annonces d’amatrices dont les physiques imparfaits me raccrochaient à la réalité.

Au bout d’une vingtaine de minutes, le sommier de la chambre voisine se met à gémir et une voix féminine en fait autant. La tête de leur lit cogne de plus en plus vite contre la cloison, puis le silence, puis la douche.

Sur l’écran de la télé, une blonde et en train de sucer un type pendant que trois autres se masturbent autour d’elle. Je finis par les accompagner et je me termine dans la salle de bain.

Ces petites séances me laissent toujours triste, mais elles me permettent de dormir quand je n’y tiens plus. Est-ce vraiment normal de devoir encore passer par là à mon âge ? Je n’en sais rien, je fais avec. Cette fois encore, je ne coupe pas à mon petit moment de déprime. Je me demande si je vais devoir me masturber pour le restant de mes jours. Je quitte Louise, je n’ai pas l’intention de revenir vers elle et pourtant, je suis incapable de m’imaginer faire l’amour à une autre. Toucher pour la première fois le corps d’une inconnue doit être une sensation bizarre quand on a vécu si longtemps avec la même femme, comme si ce geste marquait vraiment la fin réelle de ce qui a pu être votre histoire.

Je me recouche et je change de chaîne. Entre un quatuor de cordes et la chasse en Sologne, j’ai du mal à choisir. J’opte donc pour la rediffusion d’un jeu. Y’a-t-il vraiment des gens qui veillent si tard pour regarder ces programmes, ou alors elles ne sont destinées qu’au insomniaques dans les chambres d’hôtels qui viennent de quitter leurs femme, ou alors c’est une sanction disciplinaire dans les chaînes de télévision : le type qui a fait une connerie énorme est condamné à réaliser l’équivalent de trois heures d’émission sur la pêche à la mouche en Lorraine.

Je me sens épuisé et pourtant je sais que je ne vais pas réussir à dormir. Pas après une telle journée. Je me relève, me rhabille et descends jusqu’à l’accueil où il y a un distributeur de boissons. La fille de l’après-midi n’est plus là, j’entends le son étouffé d’une télé dans une petite pièce derrière le comptoir, je crois vaguement reconnaître les jappements d’un chien et les encouragements de son maître. Tandis que je cherche de la monnaie dans mes poches, un homme vient prendre un café. Il me regarde d’un air bovin, glisse ses pièces dans la machine et, tout en surveillant son gobelet, se met à se gratter consciencieusement les fesses. L’opération terminée, il saisit son gobelet et s’éloigne en marmonnant un “ ‘soir ” auquel je ne réponds pas. Je prends un long noir et je remonte dans ma chambre.

Il n’est pas loin d’une heure du matin, nous sommes donc dimanche. J’essaye de prévoir ce que je vais faire faire de ma journée mais sans succès. Rien ne me fait réellement envie. Et lundi ? Il me faut organiser ma nouvelle vie sans Louise pour me dire ce que je dois faire, et je ne sais pas comment m’y prendre. Je ne sais pas quoi faire d’un dimanche, alors de toute une vie ! Une vie longue comme un dimanche.

Je finis mon café. Je me laisse bercer par les images de la télé et je m’endors enfin.  

 

 

 

 

 

CHAPITRE 5

 

 

 

 

 

Le dimanche est passé comme …un dimanche. C'est-à-dire sans bruit, sans goût, sans laisser de trace quelconque. Je déteste les dimanches : ce sont des jours morts dont on ne voit pas la fin. Quand j’étais gamin, c’était messe obligatoire le matin, avec pointage à la sortie pour mériter le droit de faire la communion. Et puis c’était le repas, interminable, jusqu’au milieu de l’après-midi, avec entrée froide, poulet frites ou rôti qu’on terminait froid le soir. Pour couronner le tout, il y avait l’immanquable génoise couverte de sucre glace que je détestais. Seul oasis dans ce désert dominical, le film d’aventure à la télévision, en fin d’après-midi. Et puis venait l’heure où je m’inquiétais de mes devoirs et le début de l’angoisse à l’idée de retourner à l’école le lundi matin. J’ai conservé depuis ce temps une boule au creux de l’estomac qui réapparaît invariablement chaque fin de week-end.

Le dimanche était donc tout un jour de congés gâché par les rituels assassins, qu’il fallait respecter parce que c’était comme ça et qu’il n’y avait pas à discuter.

 Et surtout, je me souviens du supplice que représentait les “ habits du dimanche ” dans lesquels j’étais mal à l’aise. Ma mère me faisait porter les pantalons en tergal que mes frères avaient mis avant moi et qui d’après elle, étaient encore très bien, sans se soucier un instant que ce tissus me donnait des démangeaisons qui me rendaient fou et me laissaient les jambes couvertes de boutons à la fin de la journée.

 

Le lundi je me lève tôt pour aller travailler. Je prends un café au distributeur et j’achète un croissant sur le chemin du métro. J’arrive avant tout le monde devant les établissements Crum, livraisons de fournitures aux collectivités, où je suis standardiste intérimaire.

Madame Rosyne qui a la clé, n’arrive qu’à huit heures trente. J’ai encore un quart d’heure à patienter. Je m’assois sur les marches de l’entrée principale et je réfléchis. Depuis le veille, une idée me trotte dans la tête, un pressentiment dont je n’arrive pas à me défaire : Louise est tout à fait capable de venir faire un scandale ici, devant tout le monde, parce qu’elle sait que je viendrai travailler car j’ai trop besoin d’argent. C’est le seul endroit où elle est sûre de me retrouver.

Quand madame Rosyne arrive, elle est surprise de me trouver là mais ne dit rien. Elle me trouve juste fatigué et me demande si je ne suis pas fatigué. C’est la plus ancienne de l’entreprise ; elle travaille ici depuis la création, elle connaît tous les clients, toutes les affaires, elle a été le bras droit de chaque patron qui se sont succédés, d’après ce que j’ai entendu dire, et pourtant elle est gentille.

Pour une raison que j’ignore, elle m’a pris en sympathie dès mon arrivée. Son petit côté “ mère poule ” m’agace un peu mais je me dis qu’elle aurait pu être une peau de vache.

Je partage mon bureau avec deux filles. Je remplace une troisième qui est en congés maternité. La place est d’ailleurs plutôt destinée à du personnel féminin, mais l’agence d’intérim s’était trompée dans les fiches et comme on avait besoin de quelqu’un à tout prix, j’ai fait l’affaire.

Les filles ne m’acceptent pas et mes le font sentir. Ca ne me gène pas outre mesure, pendant qu’elles m’ignorent, je peux regarder leurs jambes et le reste à la dérobée sans qu’elles le remarquent, ce que je considère comme une juste compensation.

Mon travail consiste à recevoir les visiteurs, à répondre au téléphone et accessoirement appeler les clients pour prendre leurs commandes. Rien de bien violent en somme. 

Je surveille l’entrée nerveusement, je regarde à la fenêtre toutes les cinq minutes pour vérifier que Louise n’arrive pas. J’ai les boyaux en feu, je vais trois aux toilettes dans la matinée. Quand midi arrive, je n’ai pas faim, une boule de bowling me replace l’estomac. Je me contente d’un café au distributeur et je vais marcher un peu dehors, pour tenter de me détendre.

Je reprends mon poste en début d’après-midi. J’appelle quelques clients, je jette des coups d’œil nerveux à l’horloge. L’heure n’avance pas, c’est une journée calme. Petit lundi, grosse semaine. Quelle connerie ! C’est le genre de phrase qui ne veulent rien dire et que je déteste.

Un peu plus tard, je suis occupé à remplir quelques bordereaux de commandes, je relève la tête. Elle est là, au milieu du hall. Je ne sais pas depuis combien de temps elle s’y trouve. Elle me regarde. Ses yeux sont cernés et gonflés. Elle a dû sûrement beaucoup pleurer, beaucoup fumer et peu dormir.

Elle s’approche du guichet et je n’entends plus que le battement de mon cœur dans mes tempes. J’ai du mal à contrôler le tremblement de ma main.

“ - bonjour…

- Tu rentres ?

- Ecoute Louise, on ne va pas parler de ça ici…

- Tu rentres, oui ou non ?

- J’arrives, ne bouge pas.

Je lui dis que j’arrive et pourtant je ne parviens pas à quitter mon guichet. La vitre qui nous sépare m’offre il est vrai une protection que j’hésite à abandonner. Derrière moi, les filles ont arrêté de taper sur leur ordinateur pour suivre la scène.

Je la rejoints finalement.

“ - Tu ne rentres pas ? Pourquoi tu ne rentres pas ? Pourquoi tu ne veux pas parler ? Tu ne crois pas que ça pourrait s’arranger si tu voulais parler de temps en temps, hein ? Réponds !

Elle parle d’une manière froide en martelant ses syllabes et je comprends qu’elle a décidé de me faire payer mon départ.

“ - Pourquoi tu me fais ça, hein, pourquoi ?

Elle parle de plus en plus fort. Je ne répons pas. A cet instant je ne pense qu’au scandale qu’elle est en train de faire. Je ne sens que le regard des deux connes derrières leur vitre qui doivent se sentir comme à guignol. Je prends Louise par le bras pour l’emmener vers la sortie. Elle se dégage violemment.

“ - Tu ne me touches surtout pas !

- Viens Louise, parle moins fort, on nous regarde.

- Je m’en fous, tu entends, je m’en fous. Tu me plaques comme une merde, tu me laisses toute seule du jour au lendemain et monsieur ne veut pas de scandale, c’est ça ? Tu me prends pour une conne ? T’as honte, j’espère !

- S’il te plait, Louise, arrête.

Je parle doucement, presque un murmure. J’ai l’espoir fou de la calmer. Je la supplierais presque. Mais je sais que ça ne sert à rien, que la machine est en marche et que rien ne l’arrêtera. Je suis mort, tué par le ridicule.

“ - Alors, c’est laquelle que tu baise ?

- Y’a personne Louise. C’est juste que nous deux, ça ne va plus, c’est tout.

- Y’a personne  Tu penses que je vais te croire ? Tu ne sais rien faire tout seul, tu ne prends jamais de décision. Ne me dis pas qu’il n’y a pas une salope derrière toute cette histoire !

Et Louise continue de crier de plus belle et je finis par me laisser tomber dans un des fauteuils de l’accueil et j’attends que ça se passe. Je ma laisse ensevelir par les cris de Louise qui gesticule, arpente le hall, bouscule au passage le cendrier et les plantes vertes. Les secrétaires du premier étage sont sorties de leur bureau et observent la scène. Madame Rosyne qui est du nombre, me regarde, effarée.

Je n’ose plus regarder personne. Monsieur Pétilong, le contremaître du quai d’expédition, débarque dans le hall après qu’une des deux filles du standard l’ait appelé. Il attrape Louise par les épaules et la conduit fermement vers la sortie. Elle se laisse faire bien qu’elle continue à crier. Quand il revient, je suis toujours effondré sur mon fauteuil, à fixer la table basse recouverte de revues.

“ - Les histoires de famille, c’est à la maison. Pas ici.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE 6

 

 

 

 

 

 

 

J'ai tué Louise. Des dizaines de fois, de manières différentes. On fait des miracles avec un cendrier sur pied et même avec une table basse, en y mettant du sien. D'accord, c'était en rêve, mais sur le coup, ça m'a fait du bien.

 

Quand Louise a quitté le hall, escortée par le contremaître, j'aurai donné n'importe quoi pour que le vieux linoléum s'ouvre sous mes pieds pour m'engloutir. Je l'ai fixé longtemps mais le sol est resté désespérément immobile. Alors, je me suis réfugié dans les toilettes. J'en ressors au bout d'un long, très long moment. Quand je regagne mon bureau, les deux secrétaires ne me quittent pas des yeux. Je ne sais pas ce qu'elles attendent de moi, que je pleure, que je parle, que je les envoie balader? Sans un mot je m'assieds. Pour me donner une contenance, je remets un peu d'ordre sur mon bureau qui est vide, mis à part quelques bons de commandes que j'empile soigneusement. J'ai envie de me sauver, de courir très loin. Mais j'ai trop besoin de mon salaire à la fin de la semaine. Je dois tenir jusqu'à demain, jusqu'à ce que j'appelle Jef.

 

L'après-midi est interminable. Quand il est enfin dix-sept heures, j'attrape mon blouson et je file sans demander mon reste. Je prends le bus qui va au centre commercial. Si ce soir je veux échapper aux hamburgers, quelques achats s'imposent. Et surtout, je veux oublier tout ce qui c'est passé cet après-midi. Et traîner dans les rayons d'un supermarché me semble un bon moyen.

 

 Bizarrement, je me sens un peu soulagé. Je savais que Louise ne lâcherait pas si facilement, que ce serait sa petite vengeance. Le scandale que j'appréhendais tant est maintenant derrière. Je suis tranquille. Enfin, je pense. Elle peut très bien revenir ou me préparer autre chose.

 

Un panier rouge à la main, j'arpente les allées du supermarché à la recherche de mon repas. Je prends du pain, du fromage, des yaourts et du café soluble, pour ma dose quotidienne de caféine. Je craque aussi pour du chocolat et je termine par un détour par le rayon librairie, où j'achète une édition de poche d'un polar à succès.

 

En me rendant vers les caisses, je passe devant un miroir. L'image qu'il me renvoie n'a rien de flatteur. Mal rasé, les vêtements chiffonnés, mon allure n'est pas des plus fraîche. Je fais donc demi-tour, et je complète mon cabas avec des sous-vêtements et le nécessaire pour rétablir un état d'hygiène acceptable chez un être humain.

Au passage en caisse la vendeuse a un petit sourire en faisant défiler mes achats devant son lecteur optique. Au bip qu'elle déclenche à chaque article, il me semble qu'elle ralentit ostensiblement à mesure que se profilent sur le tapis mes dessous neufs. Elle se fout de moi, j'en suis sûr. J'ai chaud tout à coup. Je lui tends ma carte bleue sans la regarder. Une fois l'opération terminée, je marmonne un truc incompréhensible en réponse à son au revoir.

 

Je me dépêche de rentrer à l'hôtel, en essayant de ne plus pense à la caissière. Une fois arrivé, je fonce sous la douche. Je m'installe ensuite sur mon lit, où je me gave de pain et de fromage en regardant la télévision. Je me sens bien, détendu comme rarement. Le programme est nul, un jeu de question- réponse, mais ça m'est complètement égal, je savoure ce moment de calme. Je commence à comprendre ces types qui une fois rentrés chez eux, ne décollent plus du canapé sauf pour aller pisser au moment des pubs. Le Mâle après sa journée de labeur mérite bien un peu de repos, non? OK, passons.

 

Après mon repas simple mais néanmoins bourratif, je me prépare un café dans le verre à dent de la salle de bain. L'instantané préparé avec de l'eau chaude du robinet et assez moyen, d'autant que j'ai oublié le sucre. Il faudra que j'y pense demain, tout comme il faudra que j'appelle Jef. Mais je ne risque pas de l'oublier. J'hésite quant au moment pour lui téléphoner. Trop tôt, il pourrait croire que je m'accroche à lui comme à une bouée de sauvetage. C'est un peu le cas, mais il n'a pas besoin de le savoir. Dans la soirée, il risque d'être sorti. Alors je décide de couper la poire en deux : je l'appellerai en début d'après-midi.

 

Je passe d'une chaîne à l'autre et puis j'éteins pour lire un peu. Il n'y a aucun bruit dans l'hôtel. J'ai l'impression d'être le seul client. Je vais vérifier si la porte de la chambre est bien fermée. Quand enfin je m'endors, il est très tard.

 

 

 

 

 

CHAPITRE 7

 

 

 

 

 

 

Je me réveille en sursaut. Je regarde ma montre : il est neuf heures et je suis donc très en retard. Je bondis hors du lit, je fonce dans la salle de bains m'asperger le visage et de retour dans la chambre, j'essaye de démêler dans la panique mes vêtements que j'avais abandonnés la veille au pied du lit. Alors que je me débats avec une jambe de mon jean, je m'arrête soudain. Ce que je suis en train de faire rime à quoi? CUMPS ne va pas arrêter de tourner parce que je n'ai pas su me lever. Une des deux secrétaires prendra ma place et voilà tout. Qu'est-ce que j'ai à perdre? Les deux connes avec lesquelles je partage le bureau me détestent déjà et quoiqu'il arrive, mon contrat se termine à la fin de la semaine. Je décide donc de prendre tranquillement une douche, suivi d'un petit-déjeuner avant de les appeler pour leur dire que je ne me sens pas très bien mais que j'arrive dès que je serais passé chez le médecin.

 

C'est la première fois que je prends une décision de ce genre. Cela fait une sensation bizarre mais en même temps pas désagréable. C'est comme si je faisais l'école buissonnière.

 

Je prends donc mon temps. Quand j'arrive au bureau il est presque onze heures trente. Celle des deux filles qui m'avait remplacé à l'accueil, se lève pour regagner sa place dès qu'elle me voit entrer dans le hall. Toutes les deux m'ignorent royalement quand je passe à côté d'elles.

 

A midi, quand elles vont déjeuner, je me rends compte que je n'ai rien prévu pour manger. Je vais jusqu'aux distributeurs situés dans les vestiaires du personnel pour y prendre du café et quelque chose à grignoter. Des types qui travaillent sur le quai d'expédition sont en train de prendre leur pause. Pour eux aussi je suis transparent. Je ne suis pas vraiment de leur côté puisque je travaille dans les bureaux. Le détail qu'ils ignorent c'est que ceux des bureaux considèrent que ma place n’est pas avec eux non plus. Je crois pour voir dire que personne ne me regrettera vraiment à la fin de la semaine, excepté peut-être madame Roselyne.

 

J'ai oublié mon livre à l'hôtel. Pour passer le temps, je griffonne sur un bloc de papier en essayant de ne pas trop regarder l'horloge. Il n'est pas encore treize heures. Je suis tenté de laisser tomber, de ne pas appeler Jef. Je suis pratiquement sûr qu'il n'aura rien pour moi de toute façon. Treize heures et deux minutes, je décroche le combiné. Je compose le numéro de son portable pour avoir plus de chance de le joindre. Je tombe sur sa messagerie. Je raccroche sans laisser de message. J'attends cinq minutes avant de recommencer. Mes mains tremblent. Je prends une profonde respiration et je vérifie le numéro sur la carte de visite qu'il m'a laissée.

 

Ça sonne. Jef ne réponds qu'à la troisième sonnerie.

"- Allo!

Sa voix est assurée et forte. La mienne fait dans le vibrato.

"- Allo, Jef ?

· Allo, parlez plus fort, je ne vous entends pas.

· Jef, c'est moi, Greg.

· Ah Greg, comment vas-tu? Justement j'attendais ton coup de fil. Bon, j'ai peut-être un truc pour toi. Voilà, on développe une nouvelle branche dans l'entreprise. On travaille en sous-traitance pour des instituts de sondage qui ont trop de boulots. Je te passe les détails. En tout cas, en ce moment on recrute des personnes pour réaliser des questionnaires par téléphone. C'est tout bête, il suffit d'appeler les gens chez eux, poser deux trois questions et basta. C'est pas méchant. Le salaire est composé d'un fixe plus une commission par questionnaire remplis. Voilà, est-ce que ça t'intéresse

Je ne sais pas quoi répondre. D'accord, ce n’est pas l'emploi du siècle, le salaire ne semble pas mirobolant mais ça me sort de l'impasse où je risquais de croupir pendant pas mal de temps.

"- ça me paraît plus que bien Jef. Mieux que tout ce que je pouvais espérer. Merci, sincèrement, merci. Ça se passe où ?

· Ici, à Paris.

· Ah...

Jef doit percevoir la déception dans ma voix car il ajoute aussi vite :

"- On a une chambre de bonne qui ne nous sert à rien. C'est sous les toits. Ce ne sera pas le grand luxe, mais tu pourras aller et venir comme tu veux, tu seras chez toi. Pour le loyer on s'arrangera plus tard. Alors, tu viens?

 

 

Là je dois reconnaître que Jef me scie les jambes. Le matin, j'étais sûr qu'il me baladerait pour ne rien me proposer et au final, il me propose un travail, un toit. Une nouvelle vie en somme.

 

"- Je savais pas que tu faisais Père Noël à tes heures perdues. Je dois commencer quand?

· Y'a rien qui presse pour l'instant. Tu termines où tu es actuellement et tu viens t'installer ce week-end. Alors, je t'attends?

· Un peu que tu m'attends ! Je cours te rejoindre.

· OK, rappelle moi demain, je te donnerai les détails pour venir.

· A demain Jef, tu me sauves à un point que tu n'imagines pas.

· C'est rien. A demain Greg.

 

Un de mes défauts, qui sont nombreux je le reconnais, est de toujours craindre que mon interlocuteur n'est pas compris à quel point je lui suis reconnaissant quand ce dernier me rend service. Je suis toujours pris d'un besoin d'insister lourdement pour le remercier. Parfois, je dois même me contenir pour ne pas lui baiser les pieds. Enfin presque.

Là, j'ai envie de bondir en hurlant dans les couloirs. Je me sens léger, euphorique, Léonardo di Capprionesque à la proue d'un navire hurlant "I'm the king of the world". 

Quand le deux filles reviennent de leur déjeuner, l'air béat et le sourire subtilement crétin que j'affiche semblent les surprendre. Toutes les deux me regardent en se demandant si, en plus d'être le dernier des salauds avec les femmes, je ne tâterais pas de la fumette en douce, pendant la pause. Mais je suis si haut que rien ne peut m'atteindre. Je me souviens d'une chanson dont le refrain disait : " le futur est si lumineux que je dois porter des lunettes de soleil. " A cet instant précis, c'est exactement la façon dont je vois la vie.

 

 Et Louise n'est plus qu'un minuscule point noir dans mon azur, pas même un nuage, non, juste une tout petite chiure de mouche que bientôt j'effacerai.

 

 

 

 

CHAPITRE 8

 

 

 

 

 

 

L'après-midi est passée comme un rêve. A dix-sept heures, mes voisines de bureaux m'ont regardé partir d'un air effaré : pour la première fois depuis trois mois que je travaille chez CUMPS, je leur ai souhaité une bonne soirée avec le sourire en prime. Pour un peu, je les aurais embrassées si elles n'avaient pas été aussi connes. L'euphorie ne m'a heureusement pas fait perdre le sens des réalités.

Mais dans le fond, je suis d'une bonne nature : quand il tourne tout seul, j'adore le monde entier.

Je fais un crochet par le centre commercial où j’achète de quoi fêter la bonne nouvelle de la journée, j’ajoute à mes achats un cahier et un feutre bleu. Je vais même jusqu’à rechercher la caissière de la veille, celle qui s’était foutu de mes sous-vêtements. Peine perdue, elle ne doit pas travailler ce soir. D’ailleurs je ne sais pas ce que j’aurai fait. Je lui aurais simplement souri peut-être.

Je rentre à l’hôtel, prends une douche et je m’installe devant la télé pour manger. Je découvre que finalement, certaines habitudes routinières ont du bon. Après tout où est le mal à recommencer chaque jour une activité qui procure un peu de satisfaction. Des milliards de personnes font bien quotidiennement les mêmes choses qu’elles détestent sans que personne ne trouve cela choquant.

Une fois le repas terminé, je prends le feutre et le carnet et je commence à dresser la liste de ce que je ne dois pas oublier d’ici la fin de la semaine et le départ pour Paris. Il s’agit surtout d’une liste des objets qui me semblent indispensables bien que je sache que je peux pas m’encombrer : j’ignore complètement ce que me réserve la chambre de Jef. Je trouverai sur place ce qui me manquera.

Et puis j’arrive au point qui me semble le plus important de cette liste, le reste n’était que des détours, des prétextes pour ne pas arriver à cette endroit précis : avant mon départ, il me faudra récupérer certaines de mes affaires qui sont restées chez Louise. Toute mes affaires en réalité, puisque je suis parti tel quel, les mains dans les poches, avec pour tout bagage ma colère et l’envie de ne plus revenir. Mais la colère n’a jamais vêtu son homme et un sac de vêtements me semble plus utile pour l’heure. J’essaye de me souvenir des différents éléments qui composent ma garde robe et de quelques objets auxquels je tiens le plus. Le reste, Louise en fera ce qu’elle voudra, ce qui à mon avis se traduira par un nettoyage par le vide de l’étagère et du tiroir qui représentaient les limites de mon territoire dans le domaine “ louisien ”. Mais je ne perds pas de vue que tous ces calculs, ces échafaudages de plans reposent sur un point délicat : je dois lui téléphoner pour demander son accord. Je pars avec un lourd handicap : j’ai horreur du téléphone et Louise et imbattable à l’épreuve du dernier mot. Cependant, je ne peux pas y couper puisque je suis parti en oubliant mes clés, comme d’habitude, dirait-elle. Si j’étais moins étourdi, il m’aurait suffit de patienter qu’elle quitte les lieux pour effectuer un saut rapide dans l’appartement. J’ai beau retourner le problème dans tous les sens, l’évidence me nargue, je devrais l’appeler. Et comme le fer doit être battu à bonne température, je décide de m’exécuter dès le lendemain matin, en espérant un sursaut de mansuétude sa part, qu’elle n’est plus envie d’assouvir sa vengeance certes légitime, mais qui m’emmerde.

Pour l’heure, j’ai envie de profiter encore un peu de la douce euphorie qui m’accompagne depuis le début de l’après-midi. J’éteins la télé ainsi que la lumière, et je m’étends sur le lit d’où je laisse mon esprit filer à sa guise.

Passées les joies limitées que peut offrir le ciel couvert d’une soirée de fin d’hiver, celui-ci revient vers les derniers jours qui se sont écoulés dans le but évident de foutre en l’air l’autosatisfaction qui me réjouissait jusque là.

C’est quand même étonnant cette constance de ma vie à dépendre de celle des autres. Il y a quelques jours encore, Louise décidait du moindre de mes détails, aujourd’hui, Jef m’offre la possibilité de me refaire mais je dois encore compter sur la clémence de Louise pour récupérer ce qui m’appartient. Avouons qu’il y de quoi descendre de son piédestal, aussi modeste fut-il. J’essaye de remonter aussi loin que possible, mais je crois qu’il en a toujours été ainsi. J’étais un enfant au caractère doux et conciliant, selon ma mère, et un gamin mou, influençable et sans intérêt selon les différents instituteurs qui ont jalonné ma scolarité. Même pour choisir une orientation après le bac, je m’en étais remis aux conseils de mon père qui voulait surtout que je trouve rapidement un travail et que mon salaire arrondisse ses fins de mois. Là aussi, le hasard a plus agit que mes choix. Aujourd’hui, je l’avoue, ma carrière d’intérimaire n’avait rien d’une vocation. 

Et l’amour, me direz-vous ? “ Pas mieux ”, répondrai-je. J’ai déjà dit que ma vie sentimentale se résumait à rien. Un néant abyssal, un désert sans fond où même l’échec donnait au moins la sensation d’exister. J’ai appris assez vite que j’étais plus doué pour prendre des râteaux que pour rouler des pelles. Une fois ces choses établies, j’ai usé de la dérision comme d’une armure, je me moquais de moi avant que les autres ne le fassent. Dans mon catalogue personnel de tares et de défauts, je suis quand même doté d’une forme de lucidité à mon égard qui me met à l’abri de désillusions et de blessures inutiles. Il y a quand même des failles dans la carapace, parfois je me laisse encore avoir, mais dans l’ensemble, la protection est somme toute efficace.

La rencontre avec Louise n’a rien d’un coup de foudre mais plutôt tout d’un malentendu orchestré par un ami, du temps où il m’en restait encore quelques uns. Si Louise et moi ne partageons qu’une seule chose, c’est le peu de goût pour les sorties, les boîtes de nuits, les bars et les soirées entre potes. Il aurait fallu un malheureux concours de circonstance, un coup de déveine, un hasard facétieux pour nous mettre en présence l’un de l’autre. Mais il avait suffit de Pierre. Je l’avais connu au lycée. Il avait décidé qu’on était amis, et comme je ne suis pas du genre à contrarier les gens, j’avais laissé faire. Les années passant, Pierre ne renonçait pas à son amitié malgré le peu d’enthousiasme que je montrais en sa compagnie. Il nous arrivait souvent de sécher les cours ensemble, mais les heures passées en sa compagnie ne changeaient rien à mon opinion : Pierre était un crampon de première.

Plus tard il rencontra une fille ave laquelle il s’installa rapidement. Je me croyais tiré d’affaire, après tout la vie en couple sonnent souvent le glas des amitiés les plus solides. Malheureusement, Pierre était du genre fidèle. Aussi, il ne manquait jamais une occasion de m’associer à son bonheur conjugal dès que l’occasion se présentait. J’ai donc eu droit à la crémaillère de leur premier nid, les invitations régulières à dîner et à rester dormir (il est trop tard pour rentrer à cette heure !), au déménagement vers un nid plus grand, aux premières disputes, aux premières fissures dans le plâtre du bonheur et pour terminer, à la séparation douloureuse pour tout le monde, moi y compris, du couple. Je dis douloureuse pour moi car bien sûr, en qualité de meilleur ami, il était inconcevable que je ne fusse pas le confident et le consolateur de Pierre.

 Avant d’en arriver là, alors que tout était pour le mieux dans sa vie, Pierre se mit en quête d’une petite amie pour moi. Mon célibat forcé devait probablement faire tache dans son décor. Son obstination à me trouver quelqu’un finit par être payante et Louise entra dans mon existence par la petite porte. Comment convaincre un type seul, un peu naïf, et vaguement désespéré, qu’on a trouvé la perle rare qui lui convient ? On ne lui dit pas. On lui fait croire que c’est elle qui vous a trouvé, que le coup de foudre existe et que vous en êtes à l’origine. Et plus c’est gros, plus ça passe. Et vous vous retrouvez quelques années plus tard, à vous demander tous les matins ce que vous foutez là, pourquoi vous avez fait cette erreur à vingt ans qui vous en coûte le double. Et vous maudissez le type qui est la cause de tout ça.

Apres la rupture de son couple, Pierre a quitté la région pour aller plus au sud. Je suis sûr que lorsqu’il repense à cette période, il doit encore rire du tour qu’il m’a joué.

L’enculé.

 J’ai l’air de lui en vouloir, mais pas tant que ça en vérité. Après tout, sans lui je serais probablement encore dans ma chambre, chez mon père, à attendre qu’une chose arrive sans savoir quoi, à rêver chaque soir, chaque week-end, en écoutant de la musique que je suis le leader d’un groupe majeur du rock. La semaine, j’irais bosser, le samedi j’irais répéter avec mes potes, ceux que Louise a fait fuir au fil des années. On rirait des même blagues nulles qui nous faisaient déjà rire des années plus tôt, on aurait même plus besoin de les dire, on y penserait au même moment et ça suffirait. On passerait des heures à discuter musique, des derniers albums de nos groupes mythiques qui ne passent jamais à la télé ou à la radio, on dénigrerait tous ces jeunes groupes de merde qui auront tout piqué aux anciens, mais sans le talent.

Et surtout, il n’y aurait pas de filles pour venir dérégler cette mécanique bien huilée et inutile que seraient nos vies. Sauf que ça ne s’est pas passé comme ça bien sûr. Il a fallu que l’un de nous soit le premier à avoir une petite amie, qu’il soit moins disponible, que ses rêves de gloire soient revus à la baisse pour devenir un emploi stable et un appartement sympa mais pas trop cher. Il a fallu que Pierre s’en mêle. Parce que c’est moi, Greg, le plus motivé de la bande, celui qui était prêt à tout sacrifier pour tenter sa chance, le plus intransigeant, c’est moi qui ait craqué le premier.

Pourquoi a-t-il fallu que Pierre s’en mêle et s’emmêle ? Car après tout, il aurait pu faire un choix qui me convienne, trouver “ La fille “  dont je ne rêvais pas mais qui serait devenu mon idéal féminin. Son initiative, c’était un peu la loterie et je n’ai jamais eu de chance au jeu. Dans la famille “ pas de bol ” je voudrais Greg : bonne pioche.

Merde, il fait chier ce con, si un jour je le retrouve… Ben quoi, si je le retrouve ? Rien évidemment, après toutes ces années, je me vois mal lui faire des reproches, lui dire : “  dis donc vieux, merci bien pour le cadeau, t’avais pas pire à me refiler comme copine ? C’était une fin de série, une laissée pour compte dont personne ne voulait et t’as pensé à moi ? “  Et lui répondrait : “ Ben quoi, t’étais pas content au début de l’avoir cette fille ? Tu te voyais pas amoureux d’elle ? Parce qu’entre nous, tu crois pas que t’étais mal barré ? D’accord c’était pas la fille de tes rêves mais sérieusement, dans ce domaine, des rêves, t’en avais pas des tonnes à l’époque. Et puis surtout, personne t’as obligé à rester jusque là, à fermer ta gueule et à subir. Alors tes reproches, je m’assieds dessus. ”

Et il n’aurait pas tors. Sauf pour les rêves. Je n’en n’ai jamais manqué en ce qui concerne les filles. Mais rien n’est arrivé comme je l’aurais souhaité. C’est tout. Même lorsque j’étais avec Louise, je n’ai jamais cessé d’espérer quelqu’un d’autre. A la moindre occasion, ça partait au quart de tour. Il suffisait d’un regard croisé par hasard, d’un sourire, d’un geste et je m’emballais. Seulement dans ma tête, jamais plus loin.

Je me souviens de cette fille, par exemple, dont j’avais partagé le bureau le temps d’un remplacement. Je n’avais échangé que quelques paroles avec elle, le minimum nécessaire pour qu’elle m’explique ce qu’on attendait de moi. Et pourtant ça avait suffit. Comme je n’avais pas un tempérament de dragueur et que je suis plutôt discret, au bout d’un moment, les filles baissaient leur garde pour m’oublier ou quasiment lorsque j’étais là. Ce fut encore le cas. Je suis certain qu’elle n’a jamais soupçonné ce qui se passait sous mon crâne pendant toute cette période. Je la regardais à la dérobée dès que j’en avais l’occasion, éventuellement je lui souriais quand j’en vais le courage. Mais jamais une parole ne fut prononcée, aucun sujet personnel ne fut abordé, je n’ai jamais su où elle vivait, si elle était célibataire, et elle ne m’a jamais rien demandé.

 Elle n’a jamais rien su non plus de ma douleur, chaque fois qu’elle répondait au téléphone en ma présence, que le ton de sa voix changeait, qu’elle riait à une plaisanterie que je ne pouvais entendre. Ces appels arrivaient toujours aux mêmes heures. Parfois, je comprenais qu’elle aurait aimé que je sorte pour parler plus librement, ces réponses alors se limitaient à des “ oui / non ”, des phrases inachevées, des demi-mot. Mais c’était ma petite vengeance, quand elle disait : “ je ne peux pas parler ”, de ne pas comprendre et je restais devant elle, le nez dans des papiers auxquels je ne comprenais rien parce que j’essayais de saisir leur conversation. Et je les détestais, l’un comme l’autre. Je n’étais pas jaloux du type à l’autre bout du fil, mais de ces conversations que je n’aurais jamais, ni avec elle, ni avec une autre.

Vu d’ici, c’est ridicule, je sais bien mais on ne contrôle pas tout dans la vie. Heureusement, j’ai toujours su qu’il ne fallait pas aimer au-dessus de ses moyens. Cela m’a au moins permis d’échapper au ridicule, si je lui avais avoué ce que je ressentais pour elle, ou une autre.

J’abandonne la fenêtre et regarde le réveil. Il est plus d’une heure du matin. J’appellerai Louise tout à l’heure, mais là, il faut que je dorme.

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